LE JOKHANG ET LA NAISSANCE DE BOUDDHA SAKYAMUNI
La déception des premières heures s’est vite dissipée. Je commence à m’habituer à l’altitude et j’explore depuis quelques jours le quartier tibétain. Les pèlerins qui viennent des quatre coins du Tibet, de l’Amdo, du Kham, ont parcouru des milliers de kilomètres pour réaliser un pèlerinage à Lhassa pendant la période de Saga Dawa. Tous sont attirés par le temple le plus sacré du bouddhisme tibétain : le Jokhang. Dans une ambiance surréaliste provoquée par la fumée du genévrier en feu, ils sont des milliers à en faire le tour en récitant leur mantra favori « om mani padme um ». Pour commémorer la naissance de Bouddha les prêtres ont transformé la cour principale du monastère en salle de prière. Assis, habillés de grands manteaux, coiffés d’étranges chapeaux coniques bordés de franges perlées, ils psalmodient pendant des heures des chants religieux. La foule se presse autour d’eux pour se prosterner et faire des offrandes : donner de l’argent, beaucoup d’argent. Un moine est là pour enregistrer les donations. Puis chacun continue à faire le tour du corridor intérieur, le Nangkor. Des dizaines de fois. On s’asperge d’eau sacrée, on embrasse une pierre, on s’attarde devant une peinture. Des nomades khampas avancent rapidement concentrés sur leur moulin à prières. Des femmes de l’Amdo arborent fièrement de somptueuses coiffures parsemées de bijoux. Elles égrènent leur rosaire. Un sanyasi, pèlerin professionnel, se jette à plat ventre. Un vieil homme est accompagné d’un mouton. L’animal porte un ruban autour du cou, signe qu’il a effectué son pèlerinage et ne devra jamais être sacrifié. La circumambulation se déroule à l’unisson.
Je me joins aux pèlerins. Beaucoup m’interpellent avec un « Tashi Delek » qui est décliné sur tous les tons. D’autres me proposent de partager leur repas : thé au beurre et momos. Moment de convivialité et de joie au cœur d’un voyage éprouvant. Puis chacun redémarre ses circumambulations. Le corridor laisse pénétrer un rayon de lumière, les visages burinés apparaissent et replongent aussitôt dans la pénombre. L’ambiance est au recueillement, les regards intenses et souvent lointains.
On peut passer des jours à observer ce qui se passe dans le quartier du Jokhang. Je retourne sur le circuit de pèlerinage principal, le Barkhor, qui fait le tour du temple. Il est bordé d’échoppes où l’on trouve de tout : scelles, chapeaux, antiquités, khatas, matériel hi-fi, bijoux… « Look ! looky ! » répètent les vendeuses. Devant l’entrée principale du temple des dizaines de fidèles se prosternent. Saoulés de prières, ils font abstraction de tout. Des femmes interpellent les pèlerins pour leur vendre des Khatas. Des touristes chinois écoutent un guide qui distille à l’aide de son mégaphone le message officiel. Les mendiants, nombreux, souvent des mères avec leurs enfants, forment une allée qui accueille le voyageur. Ils savent que pendant cette période les pèlerins sont généreux.
Le soleil se fait rasant, les ombres s’étirent. Il est temps de rejoindre l’endroit le plus sacré du temple. Au fond du hall principal, la chapelle du Jowo Sakyamuni baigne dans la lumière des lampes à beurre. Une odeur rance imprègne l’atmosphère. L’entrée est encombrée par les pèlerins qui patiemment attendent leur tour pour apercevoir la statue. Quelques secondes de bonheur et déjà il faut laisser sa place au suivant. Les moines ont déménagé du hall principal pour continuer à prier dans cette chapelle. Les voix sont plus graves que le matin, plus lancinantes. Certains s’assoupissent. Les derniers rayons de lumière qui transpercent le toit s’évanouissent. Le bourdonnement des prières se propage jusqu’au petit matin.