DJIBOUTI
LES CARAVANIERS DU SEL

par Philippe Montillier

Le pays de Djibouti fait en effet partie d’une vaste zone dépressionnaire ou le sol se trouve souvent au-dessous du niveau de la mer. Cette dépression correspond au point de rencontre de trois axes de fracture de l’écorce terrestre : le rift africain, le rift de la mer Rouge et le rift du golfe d’Aden. Au nord-ouest du Goubet, se trouve donc Assal, étendue d’eau et de sel inattendue, inespérée sous l’azur enflammé et au centre d’un immense cirque montagneux. Le niveau actuel de l’endroit se trouve à 150 mètres au-dessous du niveau de la mer et représente le point le plus bas et le plus chaud du continent africain. Son eau renferme 340 grammes de sel par litre, soit dix fois la concentration de l’eau de mer ! L’évaporation a entraîné la formation d’une banquise de sel, immensité blanche occupant les deux tiers du lac dans sa partie nord-ouest. Cette banquise est très épaisse (environ 70 mètres) et produit un sel pur et parfaitement comestible ; c’est le plus important réservoir naturel de sel de l’Afrique. De tous temps, des caravaniers ont exploité ce filon intarissable et les Afars viennent encore y récolter des sacs de sel pour les écouler en Éthiopie.

Le jour pointe à peine. La relative fraîcheur de la nuit s’estompe pour laisser place à une chaleur sourde qui monte en volutes du sol caillouteux. Dans l’aube naissante, les chameliers s’affairent à bâter les bêtes, à regrouper les charges, à tendre les cordages. Abdallah fait crépiter le feu sur lequel l’eau du thé bout déjà. À ses côtés, Karim se concentre sur la pâte qu’il cuit à même la pierre plate placée sur le bord du foyer : ses galettes de sorgho sont un délice. Nous venions de traverser en trois jours la forêt du Day et la halte de la veille, à la tombée de la nuit, marquait un changement radical, du moins du point de vue végétation. C’est simple maintenant il n’y en avait plus du tout et nous étions désormais voués à marcher dans un espace semi-désertique ou règnent la pierre, le silence, la chaleur et la soif. La soif ressentie à Djibouti impose de boire environ six litres d’eau par jour, en tout cas au début de cette marche s’assimilant facilement aux exercices courants de la Légion tels que l’on les imagine. C’est terrible ! En même temps, l’on sent son corps vibrer ici plus qu’ailleurs, demander de l’aide plus violemment, quémander avec insistance quelques gouttes de liquide, quel qu’il soit, supplier notre cervelet d’obliquer à droite ou à gauche, vers l’ombre, forcer notre esprit à compter parfois les pas qui nous séparent d’une halte. La pierre est partout présente : champs de parpaings noirs, blocs rocheux émergeant du sable, lits d’oueds desséchés, massifs volcaniques coupés de canyons, paysages tourmentés et sévères, témoins fossiles des convulsions terrestres du passé. Rien d’agréable apparemment et pourtant, je vivais bien à cet instant l’un de mes plus beaux voyages… Comme je l’ai vécu bien souvent, en d’autres lieux, au prix d’inconfort et de fatigue, je découvrais en ce début de journée de janvier des paysages étonnants traversés par des gens encore plus étonnants. Je m’aventurais dans le silence des oueds qui n’atteindront jamais la mer, sur des pistes millénaires tracées par le seul bon sens des caravaniers ou chacun de mes pas semblait me rapprocher davantage des origines du monde.



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