SEUL AU MONDE A 5000 M D'ALTITUDE

LE CONTINENT BLANC
Par Pierre Pascal, www.pix-aile.com

Le capitaine de l’Antarctic Dream a lancé hier un concours. Une bouteille de Champagne « chilien » pour le premier qui apercevra un iceberg. C’est Andrès, le docteur, qui gagnera, après avoir passé une bonne partie de la nuit sur le pont avant. Avec moins de 30 000 visiteurs par an, l’impact du tourisme en antarctique est quasi négligeable. Mauricio est le scientifique embarqué, spécialiste des glaciers : « Si vous vous sentez une âme écologiste, inquiétez-vous plutôt pour le déplacement de pollution aérienne. Les vents terrestres qui perdent le Nord depuis quelques années peuvent transporter en quelques jours seulement des matières en suspension au-dessus des États-Unis jusqu’en Antarctique. » Le blanc de l’Antarctique serait donc moins immaculé qu’il n’y paraît.

Le voici, l’endroit le plus froid, le plus désolé et le plus fascinant de la planète. Première excursion dans l’archipel des Shetland du Sud. Excité, Je saute dans un zodiac avant de me faire rappeler à l’ordre par mon ami Rodrigo : « Prudence, nous n’avons aucun contrôle sur la nature ici. Respect et silence. » Quatre brasses plus loin, les léopards de mer folâtrent presque à porté de main, les otaries à fourrure nagent vers nous, nous dévisagent. Le zodiac louvoie entre de gigantesques icebergs. Je découvre pour la première fois l’Antarctic Dream, notre brise-glace, dans son élément naturel. Il mouille au beau milieu des eaux, notre précieux refuge, notre seul univers sous ce bout ce ciel d’apocalypse.

Dans quelques instants, je poserai les pieds là où peu d’hommes sont allés. L’impression est forte, presque perturbante. Je sais déjà que quelque part dans mon esprit, je ne quitterai plus jamais ce continent. Ces bleus frappés, ces pourpres enflammés et tous ces gris argentés ont imprimé ma rétine pour ma petite éternité. Je n’oublierai jamais cette double sensation d’être transi de froid et de sentir ce même froid, si pur, iriser mes poumons à chaque respiration. Je me souviendrai avoir rencontré des animaux sauvages, dans leur élément naturel, qui ne fuyaient pas à l’approche d’un homme. Pingouin, léopards et éléphants de mer ne connaissent pas encore la barbarie humaine. Premier pas sur le sixième continent. S’il n’est pas « un grand pas pour l’humanité », dans ma modeste vie, je suis sans doute aussi fière que le fut Amstrong en arrivant sur la Lune. Aussitôt, le petit groupe de voyageur se disperse. Chacun veut vivre son face à face avec le sixième continent. Je me pose discrètement au bord de l’eau, plage de galets noirs. Au loin, des vaisseaux de glace, tourelles, châteaux. Des Icebergs que les marins du XVIIIe siècles confondaient eux aussi avec des fortins, des églises. Des mirages parmi les roches du plus grand désert blanc. Cet endroit ne ressemble à aucun autre. Il est au-delà des mots.

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Numéro 24

Antarctique
Route Maya
Patagonie

Juillet 2006

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MAKILA
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