ANTARCTIQUE

LE SIXIEME CONTINENT
Par Pierre Pascal, www.pix-aile.com

Chère Fatima, dommage que tu ne sois pas là. Ce matin, nous avons visité le musée Gagarine qui jouxte l’Apollo. Cinq heures de funiculaire pour voir l’empreinte d’Amstrong, conservée sous un dôme. Ensuite, avant de manger un hamburger au Buck Rogers du coin, j’ai admiré un nouveau couché de Terre. Je ne m’en lasse pas. Bon, je prendrais comme convenu la navette Roswell dans trois jours. Comme promis, je t’ai acheté une pierre de Lune. Je t’aime.

Des vacances sur la Lune. Un plan sur la comète ? Pas si certain. Une poignée d’aventuriers plutôt bobos ont déjà réservé un siège dans des vaisseaux spatiaux encore à l’état de plans. Quelle grande chaîne hôtelière, Sheraton, Holidays Inn, sera la première à investir dans des chambres d’hôte en orbite. Des enthousiastes forcenés sont déjà à pied d’œuvre tel l’entrepreneur britannique Richard Branson qui a fait enregistrer la compagnie Virgin Galactic Airways. Mais revenons sur terre. Dans cette quête effrénée de la terra incognita, les espaces vierges de notre planète diminuent comme peau de chagrin sous les pas de routards en provenance des pays riches. L’Everest devient un boulevard pour alpinistes pas si chevronnés, le Machu Picchu un carrefour pour randonneurs en tongues et tout le monde connaît aujourd’hui le chemin de Petra. Pour ce voyage, j’avais personnellement envie de découvrir, non de redécouvrir. Je trouvais ma voie tout au sud de ma mappemonde laminée, jaunie, qui inspire mon salon depuis des années. Direction le sixième continent.

LA FIN DU MONDE

Première escale, Punta-Arenas, la ville la plus australe du Chili. C’est ici que j’ai rendez-vous avec l’Antarctic Dream, le brise-glace transformé en bateau de croisière. La ville est carrée, les rues à angles droits. Durant l’été austral, de décembre à mars, les nuits sont courtes, les jours blancs, jaunes. Le trou dans la couche d’ozone est béant au-dessus de la ville et j’ai l’impression que le soleil est ici plus mordant qu’ailleurs. Une illusion j’imagine. Ce qui semble certain, c’est que la ville demeure hantée par les fantômes des grands navigateurs. Une race éteinte d’aventuriers, pionniers et naufragés. J’embarque pour le continent blanc le jour de Noël, un air de cueca dans la tête, rasséréné par quelques gorgées de Pisco. La nuit blanche fut si courte.

Un jour plus au sud, le Cap Horn, une île parmi tant d’autres, méchamment taillée à la serpe, qui fut le cauchemar de nombreux marins courageux. Dernier ancrage avant la grande traversée. Devant la proue s’ouvre le passage de Drake, là où l’Atlantique embrasse le Pacifique. Une rencontre entre deux titans pour un affrontement digne de la fin des temps. Durant deux jours, les vents ne rencontreront aucun obstacle terrestre. Ils prendront de la vitesse en hurlant : les Quarantièmes Rugissants. Cette collision géographique protège beaucoup mieux l’Antarctique des ravages du tourisme que n’importe quel traité international. J’ai de la chance car aucune tempête n’est annoncée. Et pourtant, le bateau plonge dans des creux de six mètres, tangage, roulis, les hublots sont noyés dans une écume glacée à chaque virée vers bâbord ou tribord. La coque est ronde, idéale pour fracturer la glace, un peu moins pour maintenir l’équilibre. À bord, il faut toujours s’agripper à quelque chose. On m’apprend que ce bateau a secouru il y a vingt ans la Calypso de Jacques Cousteau, alors en perdition. Cela me rassure un peu. Pas assez pour oublier qu’il faut être prêt à abandonner le navire si le klaxon d’alerte lance sept coups brefs puis un long. Je n’ai aucune envie de me glisser dans ces capsules de survie orange vif, insubmersibles, bourrées de matériel radio et copies conformes des Spoutniks et autre Apollos. Sur la passerelle, les marins vaquent à leurs occupations, un téléphone en bakélite accroché à la ceinture. Rudes gaillards à la peau tannée, au regard de condor, leur présence et leur stature rassurent.

Non loin du gouvernail la théière fume devant une carte phosphorescente. D’ici, la vue sur l’horizon est imprenable et tout semble nettement moins angoissant. Les anciens navigateurs, comme James Cook, pensaient pourtant que l’on sortait du monde lorsqu’on s’enfonçait dans l’extrême sud de la planète.


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Numéro 24

Antarctique
Route Maya
Patagonie

Juillet 2006

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