AFRIQUE DU SUD
ZOULOULAND, LA GUERRE NOIRE
Par Patrick de Wilde
« Aucune culture de maïs, aucun usage de lait, aucune naissance ne sera autorisée durant toute une année, sous peine de mort. Sorciers, guérisseurs, médecins, devins et femmes présumées enceintes de lui seront exterminés. »
Selon la tradition orale, l’histoire zoulou prend forme, au cours du XVIe siècle, avec la naissance du chef nguni, Malandela. Les groupes linguistiques bantous, originaires de l’Afrique de l’Ouest, constituent alors une constellation de microsociétés plus ou moins sédentarisées. La cohésion zoulou ne se fera réellement qu’au début du XIXe siècle avec l’avènement de Chaka. Les héritiers de la lignée royale, Phunga, Mageba, Ndaba, Jama et Senzangakhona règnent entre-temps sur de petits domaines d’une dizaine de kilomètres carrés établis sur les rives de la rivière White Umfolozi, non loin de ce qui allait devenir la capitale du Zoulouland, Ulundi.
MONSTRE OU HÉROS DE LÉGENDE
« Monstre criminel » pour les uns ou « héros de légende » selon les autres, Chaka symbolise tout ce qui sépare les hommes blancs et les hommes noirs de l’époque coloniale. Ce personnage hors du commun sert encore de prétexte pour, entre horreur et admiration, régler de vieux comptes. Né, hors mariage, de Nandi Langeni et du zoulou Senzangakhona, Chaka ne pouvait légitimement prétendre succéder à son père sur le trône royal. Après la naissance de l’enfant, sa mère, chassée du clan zoulou, retourne vivre dans sa famille d’origine, les Mthethwas, dont son oncle, l’habile Dingiswayo, est le chef. La légende veut que l’infortuné et taciturne Chaka se distingue vite aux jeux de combat, surpassant tous les jeunes hommes de son âge au point de devenir rapidement un terrible guerrier, l’un des meilleurs chefs militaires. Après la mort de Dingiswayo, exécuté par Zwide, chef des Ndwandwe, en 1818, Chaka se retrouve à la tête d’une armée bien préparée qui domine déjà un certain nombre de clans ngunis. Nourri d’un rêve exacerbé de revanche, Chaka n’aura plus qu’une idée en tête : étendre son autorité par tous les moyens. Deux ans plus tôt, à la suite du décès de son père, qui avait fini par épouser Nandi, Chaka s’était emparé du trône zoulou après avoir fait assassiner son demi-frère Sojiyisa. Fort de sa popularité, il organise les régiments selon les règles drastiques d’une discipline implacable et transforme les forces zoulous en une redoutable machine militaire qui allait bouleverser les règles fondamentales du combat. Désormais, on ne se battra plus à distance respectable de jet de javelot mais à coup de glaive, au corps à corps, selon des stratégies nouvelles et déroutantes comme celle du déploiement dit « en tête de taureau ». Cette technique qui fit le succès des armées zoulous consiste à harceler l’ennemi en le pénétrant sur ses flancs grâce à des détachements de guerriers rapides. Peur et souffrance, les combats avaient pris une dimension horrible à laquelle l’ennemi n’était pas préparé.
Après les « modestes » massacres dont furent d’abord victimes les clans ngunis voisins, Chaka entreprend de développer la terreur zoulou sur une plus grande échelle, déclenchant par cela des réactions conflictuelles en chaîne. Ce, jusqu’au lac Victoria, à plusieurs milliers de kilomètres de là. « Il faut songer à une partie de billard où les boules se heurtent, se télescopent l’une chassant l’autre qui à son tour va faire de même », imagine Jean Sévry. Ce phénomène déstabilisateur est connu sous le nom de Mfecane ou Grand Écrasement. Commencé en 1817, il prendra une tournure plus effroyable encore après la mort de Nandi.
Le décès de Nandi, qui consterne Chaka, donne lieu à un deuil cruel. Aucune culture de maïs, aucun usage de lait, aucune naissance ne sera autorisée durant toute une année, sous peine de mort. Stratège génial, Chaka se montre aussi un paranoïaque sanguinaire ! Il extermine tous ceux qui pourraient lui porter atteinte : sorciers, guérisseurs, médecins, devins et femmes présumées enceintes de lui. Il aurait, s’il faut en croire Jantshi Ka Nongila, fait un jour éventrer une centaine de mères étant aux divers stades de la grossesse afin de se livrer à un examen du fœtus qu’elles portaient. Les conséquences du Mfecane sont gigantesques et, pour le moins, aussi importantes que celles du Grand Trek, qui prend tournure à la même époque. L’affrontement de Vegkop qui opposera les armées ndebeles, commandées par Mzilikazi, aux colons boers, menés par Potgieter est le résultat direct de ce phénomène : la représentation du conflit entre les deux nationalismes dont souffre encore l’Afrique du Sud. En 1819, l’empire zoulou est circonscrit entre les rivières White Umfolozi et Thukela. En 1820, il s’étend vers le nord jusqu’à la Mkhuze. Au jour de la mort de Chaka, il va des montagnes de Lebombo à celles du Drakensberg. Son armée comprend alors 30 000 guerriers. Après avoir fait massacrer plus d’un million d’hommes, Chaka est lui-même assassiné par ses demi-frères Dingane et Mpande le 22 septembre 1828.
LE TIGRE EST MORT
Le tigre mort, ses meurtriers dansent autour de sa dépouille. Quelques jours après, Dingane monte sur le trône. Poursuivant la politique sanguinaire commencée par Chaka, il fait exterminer 60 plénipotentiaires boers venus pour négocier des terres. Il mourra lui aussi assassiné en 1937, après avoir essuyé une sévère défaite à Blood River, qui signait la fin de la colonisation zoulou. Un monument de bronze en forme de laager commémore l’emplacement du combat. Mpande, son frère, est alors couronné roi du Zoulouland par les Boers. Il règne 36 ans. Cetshwayo lui succède. Dès son intronisation, il subit des pressions inacceptables de la part des Anglais, qui avaient annexé le pays zoulou en 1 852. Ces pressions n’ont pour but que de lui ôter tout pouvoir. Devant sa résistance, les troupes anglaises envahissent le Zoulouland le 11 janvier 1879. Quelques galets blancs entassés à Isandlwana, une chapelle au toit rose à Rorke’s drift, une grappe de tombes à Nyezane, un muret de pierres grises à Hlobane, ou encore un mémorial comme à Ulundi marquent les étapes qui conduisirent le système zoulou à la ruine. Ce sont maintenant des places touristiques sinon des lieux de pèlerinage.
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