Le nombril du monde Inca
CUZCO
par Camilo Amaya

 


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Voici un matin fragile, un petit moment en suspens...
...durant lequel je remonte l’histoire. Lima en fut le prologue, l’ébauche, le prélude de splendeurs qui éclateront à l’impériale Sucre, à Potosi, ville de tous les dangers, sur les pentes de la vertigineuse La Paz et à Cuzco la rose, la belle.


Le nombril du Monde

Cuzco, qui s’éveille dans un équilibre parfait suspendu entre ses fondations incas solides comme du roc et ses balcons espagnols en bois sculpté. Le balcon est un monde en soi: promenoir, citadelle, retraite, belvédère d’où l’on pouvait, à tout instant, suivre des yeux, sans être mêlé à la foule, la pompe lente des processions, le trot sonore d’un cheval sur les pavés, le va-et-vient coloré des fils et des filles d’Incas, le pas mesuré des hommes d’Église, la démarche arrogante des conquistadors. C’est de mon balcon que j’entends se lever les lourds rideaux métalliques de la gare de San Pedro. Les vendeurs de la feria au coin de la rue commencent à crier. Sous le soleil mordant, des fantômes blancs s’évaporent des bancs humides de la plazas de armas. Sitôt secs, s’y installe un escadron de cireurs de chaussures. Devant eux, passent sans ciller quatre vieilles femmes et leurs petites-filles. Elles se dirigent vers la sacristie de la cathédrale. Un chef-d’œuvre. Il faut toujours s’intéresser aux sacristies. Celle-ci était destinée aux évolutions de prêtres, de diacres, de sous-diacres et de nuées d’enfants de chœur, toute la splendeur épiscopale d’une époque à peine révolue et qu’il est si aisé, ici, de ressusciter. Tout ce tableau ne serait pas encore une carte postale si ne s’échappaient des arcades l’éternelle et lancinante musique andine. El condor pasa.

Cuzco, «le nombril du monde inca», est aujourd’hui presque autant cosmopolite que New York ou Berlin. Trois Japonais, peau blanche, silhouettes d’enfants, enseignent la photo numérique à un jeune quechua, peau cuivré, profil de rapace. Un vieux hippie sourit en les regardant. John, l’Anglais. Il fait partie de cette petite vague d’émigration des années soixante-dix, quand une poignée de jeunes et «récents» adorateurs du culte du soleil arrivèrent de Paris, Londres ou Francfort pour trouver la paix d’une terre sacrée, destination jumelle de Katmandou. Son regard pétille toujours même si ses rêves d’un monde meilleur se sont un peu assombris. La ville a vécu ses années de terreur. Elles s’achevèrent il y a dix ans quand cessa de tonner le plomb du sentier lumineux et de couler le sang des répressions aveugles de l’armée. John tient un petit magasin de ponchos, coincé entre un restaurant de fondue suisse et un autre de pizzas siciliennes. Petits commerces, ateliers, échoppes, kiosques et stands se sont multipliés comme les petits pains de la cathédrale. Une grande foire pour touristes dont on s’échappe assez facilement en grimpant les ruelles pavées derrière la place. El condor pasa se tait. Les couleurs utilisées par les artistes deviennent plus terreuses, à la recherche des racines incas. Les lamas ne portent plus de chapeaux, de boucles d’oreille. Ils ruminent tranquillement au coin des ruelles, attendant leurs maîtres qui sirotent la chicha, bière de maïs fermenté, récompense de toute une journée de labeur.




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