Au bord d’un bras du lac Argentino, se dresse le
Perito Moreno. Seul au monde
de son espèce, le glacier
avance inexorablement, jusqu’à toucher la rive opposée,
dressant un barrage naturel à l’écoulement des eaux
qui continuent à s’accumuler
dans le bassin ainsi créé.
Après trois à quatre ans durant lesquels tout s’est écarté
devant la force du glacier, les eaux retenues prennent
leur revanche. Sous leur
pression plus forte chaque jour,
le barrage vole en éclats. Dans un grondement
effroyable,
des millions de tonnes de glace s’abîment dans le lac.
Puis tout
recommence, silencieusement, troublé seulement
par les craquements de la glace.
LA TERRE LA PLUS AUSTRALE DU MONDE
La Terre de Feu, synonyme de terres les plus australes de la planète pour les uns, célébrée
par le passage du cap Horn pour les autres, mais rarement associée a des randonnées.
Une nature gigantesque qui n’a pas encore été foulée attend le voyageur à la recherche d’espace,
de glaciers et de silence. Une exigence cependant, sans sentiers balisés, il faut aimer inventer
son chemin, l’imaginer le nez au vent. Une des seules façons de voyager est d’arpenter les chenaux
à bord d’un voilier, naviguer de mouillage en mouillage afin de parvenir au fond des fjords et
approcher les nombreux glaciers qui s’y jettent. C’est en effet, pas moins de 3 000 kilomètres
carrés de champs de glace qui recouvrent la cordillère de Darwin et la Terre de Feu.
La Patagonie et plus particulièrement
la Terre de Feu est sortie de son
anonymat en octobre 1520, après
que Magellan ait emprunté pour
la première fois le détroit qui portera
son nom. Territoire grand comme
deux fois la France, peuplé de quelques
milliers d’Amérindiens nomades,
il a longtemps été considéré par les
Européens comme une « tiera de
nadie » : une terre où il n’y a rien.
Ce sont d’abord des explorateurs comme Drake, Cook, Fitzroy, Darwin qui ont participé à la naissance de la légende, bien avant que l’Argentine et le Chili ne la cartographient et utilisent ces terres vierges pour l’élevage extensif des moutons. Son éloignement, ses contours incertains, la nombreuse littérature qui en a fait son décor imaginaire et, bien sûr, le mythique cap Horn tant redouté des navigateurs ont contribué à rendre cette terre plus que fascinante.
Au-delà de cette fascination, la Terre de Feu propose une diversité de paysages qui a fait sa réputation : cet appendice, coincé entre deux océans, est transpercé par des fleuves, enjambé par des glaciers dont certains vont se jeter dans l’océan. Un contraste entre mer et montagne, entre zones polaires et tempérées, qui justifie sa découverte, par les canaux ou par des randonnées à inventer.
C’est Ushuaia, en Argentine, qui détient le privilège, grâce à son aéroport, d’accueillir la plupart des visiteurs de la Terre de Feu. Ushuaia, la ville australe par excellence, dont le nom semble garantir à lui seul l’exotisme ou l’inconnu. Au début, la bourgade était associée aux bagnards, aux pionniers ainsi qu’à la solitude. Aujourd’hui, elle est une ville faite de tôles ondulées, cité champignon qui déborde sur la nature de manière hétéroclite. Port d’attache des luxueuses croisières qui flottent vers l’Antarctique, ainsi que des navigateurs qui veulent accrocher en trophée le passage du cap Horn, elle est aussi le point de départ de randonnées dans le canal de Beagle.
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De retour au bateau, vous taquinerez
le congre. Un peu de kayak dans la lagune
et vous penserez aux Amérindiens qui se
rendaient au Cap Horn dans leur frêles
esquifs, à coups réguliers de pagaie.
Une fois la nuit tombée, vous lèverez
les yeux et plongerez vos regards loin
dans la voie lactée comme jamais
peut-être vous ne le fîtes auparavant. |
LE CANAL DE BEAGLE
Sitôt arrivés, sitôt repartis vers le Chili, à Puerto Williams, cinq heures de navigation toujours plus au sud. Petite ville de 2 500 habitants, Puerto Williams n’a pas connu le développement de sa consœur. De nombreux bateaux de pêches accrochés au port et des paniers échoués sur la berge témoignent de l’activité principale de ses habitants : la pêche au crabe. Au sortir du village commence une randonnée en direction des Dientes de Navarro, 1 195 mètres. Les premiers sentiers serpentent à travers une forêt primaire de coihues et de lengas (hêtres antarctiques). La lumière joue à travers les feuillages et au fur et à mesure que l’on s’élève, l’inclinaison des troncs de plus en plus penchés témoigne de la force des vents dominants. Au-dessus de 800 mètres, la végétation disparaît. Seul persiste un tapis mousseux, vert fluo. Au bout du sentier, coiffé par un drapeau, la Bandera, le massif des dents, apparaît et, derrière lui, la péninsule du cap Horn.
Revenir à Ushuaia et nous enfoncer dans le canal de Beagle. Approcher les nombreux glaciers qui s’y jettent. Les randonneurs n’ont que l’embarras du choix. Certains lieux sont plus appropriés pour de longues marches. C’est le cas pour l’anse Olga. Atteint après une journée de navigation, ce mouillage est un havre de paix. Son glacier, Ollanda, dégouline de toute sa hauteur jusqu’à une forêt qui masque un lac aux couleurs acier. Le tour du massif permet d’approcher une autre vallée glacière, dominée par le Pico Frances (2 150 mètres) qui se dresse, vertical, ses parois inondées de cascades avec en point de chute un lac turquoise. Le vent forcit, l’écume virevolte sur les flots, le soleil joue à cache-cache avec les nuages qui défilent à vive allure. La visibilité sur la chaîne montagneuse s’évanouit, les ondées deviennent pluie, puis tempête.
Les îles innombrables forment un labyrinthe dont les couloirs sont des chenaux aux formes extravagantes. Hudson disait en revenant d’une expédition : « la nature dans ces paysages désolés nous émeut plus profondément que dans d’autres. » Le vent souffle quasiment en permanence. Les conditions climatologiques ne cessent de changer, la végétation ne pousse plus au-dessus de 800 mètres d’altitude, les crêtes sont faites de roches noires au pied desquelles mouillent des tourbières vert vif. Et Hudson de conclure « Voici une impression de soulagement, d’évasion et d’absolue liberté ».
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C’est Magellan qui donna le nom de
Terre de Feu
à ce territoire, en raison
des brasiers qu’il apercevait
la nuit sur
les côtes des îles mystérieuses.
La Terre de Feu, divisée entre l’Argentine
et le Chili,
n’a été pendant longtemps que
le lieu d’un immense
élevage de moutons
qui ne semblait intéresser personne.
Puis les richesses, pétrole et gaz, ont été
découvertes
et ont donné à l’endroit
une prospérité impensable jusqu’alors.
Ushuaia, la ville la plus australe du monde
(appellation
contestée par les Chiliens)
est devenue une cité industrielle,
mais vit
aussi de la pêche, attire les touristes,
en particulier
ceux des grands voiliers
qui parcourent l’été les canaux
entre
le continent et les innombrables îles.
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GÉANTS DE GLACE
En Terre de Feu, les glaciers sont omniprésents. Les plus spectaculaires avancent continûment pour gagner la mer. Des pans entiers de glace s’y effondrent chaque jour dans un boucan fracassant provoquant tourbillons et raz-de-marée.
La Terre de Feu a peu été foulée par l’Homme et ses traces ne sont qu’estencias ou maisonnettes de pêcheurs. Les lions de mer, cormorans, condor, dauphins et guanacos demeurent les vrais habitants de la région. L’endroit est sauvage, presque angoissant, vertical, souvent vertigineux. Débarquer sur une grève, enjamber des glaçons bleus géants, se rapprocher du glacier, monter à hauteur de la moraine, dominer la paroi verticale, regarder la glace décrocher dans le vide. Pour grimper, mais aussi pour redescendre, le marcheur invente son itinéraire, broussaille entre les arbustes et les rochers. Son regard essaie sans cesse de percer l’horizon à travers les fougères. Ses pas s’enfoncent mollement, agréablement dans la mousse dodue.
Et toujours cette pluie, froide, austère, qui peut tomber durant des heures entières ou s’évaporer soudainement. Avec le vent, les nuages et le soleil, elle façonne un paysage luxuriant, sans cesse renouvelé, sculpté, un décor des plus naturels qui change d’aspect, de couleurs en permanence. Chaque randonnée en Terre de Feu sera toujours différente. Bien couverts et confortablement chaussés, la pluie apprivoisée densifie le paysage. Et le brouillard qui lui succède le mystifie. Puis ces rudes espaces chatoient à nouveau sous le soleil. Les eaux noires du canal deviennent émeraude, l’ombre impénétrable des lengas est accueillante, une autre terre s’offre à nous.
Très peu de voiliers ont l’opportunité de s’aventurer dans les eaux peu profondes du fjord Espagna. Les embarcations munies d’une quille escamotable sont accueillies à l’entrée du chenal par des dauphins, guides inespérés, qui les suivront jusqu’au mouillage. Depuis le début de la matinée, il ne cesse de pleuvoir. Les sommets sont généralement couverts, nous laissent parfois entrevoir les crêtes saupoudrées de blanc. Nous sommes en plein cœur de l’été. Un dernier glacier nous attend, suspendu, coincé dans des parois rocheuses noires. Le chemin pour y parvenir traverse une forêt dense avant de longer le torrent poussé par la fonte. Les eaux grondent, accélèrent en se déversant avec fracas dans un canyon étroit. Il existe un passage au travers de rochers arrondis, anciennement travaillés par la glace qui descendait plus bas. La végétation dense mais basse aide au franchissement des obstacles naturels. Une heure de montée et voici la base du glacier, ses arêtes magnifiquement bleues. Le panorama surplombe l’entrée du canal. Mais le brouillard persistant occulte le sommet du glacier. Parfois un éclair de lumière traverse les nuages et éclaire verticalement une zone durant un bref instant. L’intention était de monter encore plus haut, mais la pluie qui redouble interdit ce projet. Le baromètre chute, la neige virevolte de plus en plus bas. Coup de sirène. Le bateau attend. Vêtements chauds et vins chiliens.
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Le glacier Hollande (ainsi appelé en mémoire
des voiliers néerlandais qui sillonnaient les chenaux
de la Terre de Feu, au siècle dernier) est toujours bleuté,
quelles que soient
les conditions météorologiques.
Terre de Feu, Patagonie, Détroit de Magellan, Cap Horn,
Passage de Drake.
À l’extrême sud, où les eaux
de l’Atlantique se mêlent
à celles du Pacifique,
surgissent des paysages d’un autre monde : îles,
fjords, glaces éternelles et icebergs géants. |
COLONISATEURS À DEMI REPENTIS
Retour à Puerto Williams. Parfaite illustration de ce qui se déroula ici il y a 150 ans. C’était l’heure des premiers contacts entre colons blancs et natifs Yaghan. Puis déboulèrent les chercheurs d’or, les éleveurs de moutons et les missionnaires. Et comme presque partout en Amérique, s’en suivit un génocide. Histoire presque banale de l’extinction d’un peuple victime de l’esprit colonisateur de l’Homme blanc.
Aujourd’hui, les habitants de Puerto Williams souffrent de cette schizophrénie qui caractérise si bien les peuples colonisateurs à demi repentis. Alors que le musée s’acharne à conserver des traces de la culture et de l’artisanat yaghan, alors qu’une statue trône sur la place centrale pour célébrer les vertus du dernier chef yaghan, les descendants désormais métissés des Amérindiens continuent de vivre, pour la plupart, dans des conditions déplorables. Victimes des absurdes préjugés habituels qui rodent autour des races décadentes : « alcooliques », «fainéants » et « profiteurs ».
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Le Cerro Fitz Roy est une montagne située
dans le Parc National
Los Glaciares en Patagonie,
près du village d’El Chaltén, à la frontière
Chilo-argentine.
Sa hauteur est de 3 405 mètres.
Le nom Chaltén vient du mot
Mapuche qui signifie
« la montagne qui fume » (de fréquents nuages sont
accrochés
à son sommet) ; les Mapuche la considéraient
comme une montagne sacrée. En dépit
de sa faible altitude,
cette montagne est réputée comme étant la plus dure
à gravir du monde.
De nos jours, des centaines de personnes
peuvent escalader l’Everest le même jour
alors que
le Cerro Fitz Roy ne sera grimpé qu’une fois dans l’année. |
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