La Patagonie argentine, avec ses lacs naturels et ses espaces vierges
du bout du monde, est devenue
la destination favorite des grandes fortunes
mondiales. Ces nouveaux Crésus ne se privent pas
de violer la loi pour
y construire leurs somptueux édens réservés.
DES GRINGOS FORTUNÉS
CONFISQUENT LE PARADIS
De Buenos Aires, le «Che» en devenir gagne à motocyclette San Carlos de Bariloche, dans la région des grands lacs argentins. Il raconte dans son journal combien il fut fasciné par «les bois millénaires et le parfum de la nature émanant de ce village solitaire de montagne». L’image est idyllique, mais date des années cinquante. Aujourd’hui, Bariloche est une ville qui a grandi trop vite, remplie d’hôtels et d’immeubles, envahie l’été par un va-et-vient continuel de 4 x 4 chargés de touristes européens en quête d’aventure soft en Patagonie. Pourtant, il suffit de peu de kilomètres à partir de Bariloche, six, pas plus, pour revivre ce qu’Ernesto racontait. À condition d’être un peu skieur, pour bien slalomer entre Gauchos et Milliardaires.
La Patagonie argentine, avec ses lacs naturels et ses espaces vierges du bout du monde, est devenue la destination favorite des grandes fortunes mondiales. Ces nouveaux Crésus ne se privent pas de violer la loi pour y construire leurs somptueux édens réservés. Joe Lewis, actionnaire de la chaîne de restaurants Planet Hollywood a fait un don d’un montant de 2 millions de dollars, destiné à la construction d’un nouvel hôpital à El Bolsón, village voisin. En contrepartie, la famille Lewis a été autorisée à acheter entre San Carlos de Bariloche et El Bolsón une propriété qui se trouve être un site naturel paradisiaque, au milieu de la cordillère des Andes. Cet écrin renferme le lac Escondido, lequel appartient à la province, en vertu de quoi il devrait être accessible au public. Or seuls les Lewis peuvent s’y rendre.
Ted Turner, fondateur de CNN, la plus grande chaîne d’information au monde, et son épouse, l’actrice Jane Fonda, ont acheté en 1996 la propriété La Primavera, à quelque 80 km de San Carlos de Bariloche. Ce domaine est en partie délimité par la rivière Traful, où l’on pêche le saumon et où l’on pratique le kayak. Il y a quelques mois, l’administration des parcs nationaux a interdit la navigation sur cette partie du cours d’eau. Les kayakistes ont protesté et la mesure a été heureusement annulée.
Les fils barbelés poussent comme du chiendent à travers la Patagonie. Car ces gens riches et célèbres tiennent à leur intimité. Pour la préserver, ils se livrent à d’habiles subterfuges, utilisent leurs contacts en politique ou exploitent les silences de la loi, toujours au détriment des autres citoyens. «Il y a de moins en moins de sentiers d’accès aux lacs, et les coins les plus jolis pour le camping et la pêche sont à moitié privatisés», déplore César Raqueijo, un jeune pêcheur originaire de San Carlos de Bariloche.
Dans sa nouvelle demeure du sud de l’Argentine, Madame a fait aménager une chambre de 240 mètres carrés. Elle y installera son lit «super king size» face à une immense baie vitrée. «D’ici je pourrai contempler la plus belle œuvre d’art de ma collection», a-t-elle déclaré à son architecte. Amalita Lacroze de Fortabat, femme d’affaires, parle tout naturellement du lac Nahuel Huapi (un lac aux eaux transparentes dans lesquelles se reflètent les Andes, joyau du parc national du même nom).
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Riky, gaucho et patron d’estancia non loin
de Bariloche. Intarissable, il passe des heures
à conter nombre d’histoires et légendes patagones.
Les gauchos vivent au cœur des estancias, ces
vastes exploitations qui incarnent l’aristocratie
terrienne. Ce sont les estancias qui ont introduit
les moutons en Patagonie, au siècle dernier,
après que celles de la Pampa aient développé
l’élevage de bovins.
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Jésus et Javier, dans les steppes de Bariloche.
La Patagonie n’est pas le fait exclusif du Chili.
Sa portion argentine, dans le bassin hydrographique
de l’océan Atlantique, se révèle même plus
large,
plus plate et plus propre au
peuplement humain.
Son pendant
chilien souffre d’un isolement
et d’un
recul accrus du fait que sa partie
méridionale se voit coupée du reste
du
territoire
continental chilien
par une géographie
cruelle.
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DES GAUCHOS ÉCOLOGISTES
Quand Amalita coupe 41 cyprès, colihues, radales [noyers sylvestres] et ñires dont toutes les essences appartiennent à des espèces autochtones protégées, Jésus, le gaucho, se penche doucement au-dessus d’un cours d’eau, une main encerclant le bout de sa cigarette pour empêcher les cendres de voler et d’incendier la pampa. J’arrive dans l’estancia un jour d’alerte. Le ciel est chargé de lourds cumulo-nimbus, et les éclairs transpercent le ciel à quelques kilomètres de là. On a rempli les citernes d’eau, rameuté tous les gauchos travaillant ici. C’est à peine si on n’a pas déjà allumé les moteurs des jeeps et camions, prêts à bondir à travers la pampa pour étouffer tout feu naissant. Je chevauche en compagnie de Jésus et Javier à travers des paysages dignes des westerns de John Ford. Car là est la magie de la région de Bariloche. D’un côté des montagnes de style alpin où on aurait concentré tous les plus beaux lacs d’Europe, de l’autre une steppe «arizonienne» aux montagnes ocre et pelées. Jésus passe tout son temps dans l’estancia, «milliardaire» lui aussi, car riche de grand air, de chevauchées fantastiques et aussi de sorties à Bariloche, la grande ville, pour aller danser quelques fins de semaines par an. Mais Jésus et les autres préfèrent ces joutes équestres, quand la confrérie se réunit une fois par an pour célébrer le métier. C’est chaque 10 novembre, «El Dia de la tradicion». D’impressionnants cortèges de gauchos défilent à cheval pour ouvrir les festivités. Celles-ci se poursuivent avec les démonstrations équestres, comme les cuadrillas, courses effrénées entre deux cavaliers. Ils portent tous le béret de feutre noir, une large ceinture de tissu dans laquelle ils glissent l’indispensable couteau. Le lasso et les boleadoras complètent la panoplie, avec l’indispensable calebasse à maté !
Le mythe du gaucho est attaché à la pampa argentine, ces grandes plaines situées à l’ouest et au nord du pays. Il est le cow-boy de l’hémisphère sud, le symbole de la liberté et des grands espaces. Les premiers gauchos étaient mi-indiens, mi-espagnols. Ils ont acquis un grand prestige lié à leur rôle dans la guerre d’indépendance contre les forces royalistes espagnoles. Mais au XIXe siècle, le développement du pays et des élevages a contribué à sédentariser les gauchos, à les enfermer dans des espaces clos pour en faire des paysans. Depuis, les gauchos vivent au cœur des estancias, ces vastes domaines qui incarnent l’aristocratie terrienne. Ce sont les estancias qui ont introduit l’élevage de moutons en Patagonie, au siècle dernier, bien après que celles de la Pampa aient développé l’élevage de bovins.
I’m a poor lonesome gaucho. Jésus, Javier, Tito et les autres passent leur vie à cheval à surveiller les troupeaux de manière solitaire, compter le bétail et contrôler l’état des clôtures. Les bêtes vivent en semi-liberté, lâchées sur d’immenses superficies pour être rassemblées plusieurs fois par an. Ce sont les transhumances. Ainsi, au début de l’été austral, les gauchos conduisent les immenses troupeaux vers la ferme centrale des estancias pour qu’ils y soient tondus.
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Tito, gaucho de l’estancia «El desafio».
L’Estancia «El Desafio» est un établissement
pionnier dans le zone
de Bariloche car fondé
il y a plus de 100 ans. Ses 5000 hectares
sont traversés par les rivières Ñirihuau,
Pichi Leufu et el arroyo Las Minas.
On
peut
y observer toute une colonie de condors. |
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Ernesto Guevara gagne bariloche à moto.
Parti de Buenos Aires avec pour première
étape la région des grands lacs argentins.
Il raconte dans son journal combien il fut
fasciné par «les bois millénaires
et le parfum
de la nature émanant de ce village
solitaire
de montagne».
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Près de la frontière avec le Chili, se trouve l’une des forêts les plus extraordinaires du monde : un bois de mélèzes vivants âgés de plus de quatre mille ans. «Ce sont des arbres dinosaures, uniques au monde, qui peuvent mesurer jusqu’à 3,80 m de diamètre», raconte un biologiste de San Carlos de Bariloche. «Les scientifiques se battent pour pouvoir observer ce miracle.» Tandis qu’un milliardaire tente d’annexer ce joyau de la nature à sa propriété. La bataille est âpre. Le roi dollar contre les gens de la campagne. Le matérialisme absolu d’une poignée de nanti contre le droit à chacun de fouler tranquillement les terres vierges de la Patagonie. Ernesto doit encore une fois se retourner dans sa tombe.
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Extrait de l'article publié dans PASSE-FRONTIERES, août 2008,
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