SUR LES TRACES DE NICOLAS BOUVIER
POISSON SCORPION ET CHRONIQUE JAPONAISE
Textes de Nicolas Bouvier (extrait de L'usage du monde), Photographies de Eric Rechsteiner
Poisson-Scorpion. On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme des serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. On s’en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d’attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu’on voit passer c’est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu’on a vu ? Devenir reflet, écho, courant d’air, invité muet au petit bout de la table avant de piper mot.
Chronique Japonaise. Quand les choses tournent mal, plutôt que de trop attendre des gens il faut aiguiser ses rapports avec les choses : c’est un simple mur qui m’a tiré d’affaire. Le long de la ligne du tram 7, dans le quartier d’Azabu, et sur le trajet interminable que je faisais depuis quelques jours à pied pour chercher mon courrier. Je m’étais assis pour me reposer sur une poubelle fermée et, relevant les yeux, je l’ai vu : un long mur de béton que les moisissures de l’été et des champignons de salpêtre festonnaient comme un rideau de théâtre.
Sur toute la longueur du « décor », le trottoir providentiellement surélevé formait une sorte de scène, et tous ceux qui y passaient étaient bon gré mal gré transformés en « caractères », amplifiés comme un écho, projetés dans le comique ou dans l’imaginaire. Je me suis dit : c’est la fatigue. J’ai fermé les yeux un moment. Quand je les ai rouverts, ça continuait à défiler, comme les personnages toujours plus nombreux d’une histoire racontée dans une langue étrangère. Je suis allé regarder de plus près : la surface était d’une belle matière veloutée, celle d’un vieux pot sorti du four. Entre les trous de coffrage et quelques graffitis indécis, une main enfantine mais résolue avait écrit baka (imbécile). Je l’ai pris pour moi : j’avais dû passer cent fois là devant sans rien voir. Mais c’est qu’alors j’en avais moins besoin. Juste en face, entre la voie du tram et la rue, un dépôt de détritus, de cageots, de caisses, fournissait un observatoire commode pour voir sans être vu. Je suis remonté dare-dare vers ma chambre : quatre kilomètres. Je suis allé vendre mes derniers livres à Shinjuku pour m’acheter du film. J’en ai trouvé tout un lot, bradé à moitié prix. « Tombés dans l’eau de mer » dit le marchand. On verra bien.
Voilà quatre jours que je vis accroché comme une tique devant mon mur-théâtre. Installé sur une caisse, l’appareil sur le ventre, je regarde défiler ce quartier qui ne me voit pas. Côté cour comme côté jardin, la vue est dégagée, je surveille ceux qui approchent, je suppute leur vitesse et leur trajectoire, je me tiens les pouces pour qu’ils se croisent devant mon rideau, qu’ils se saluent ou, mieux encore, s’engueulent. Mais on ne s’engueule pas au Japon. Ce soir j’ai terminé mon dernier film. Heureusement. En quatre jours, j’étais devenu mythomane. Les simples passants ne me suffisaient plus. Devant mon mur, je voulais de l’action, une querelle, un assassinat… l’Empereur.
En 1953, Nicolas Bouvier se lance
dans un voyage vers l’Orient :
Yougoslavie, Anatolie, Iran,
Afghanistan, puis l’Inde par
la Khyber Pass, d’où il poursuivra
jusqu’au lointain Japon. De ce
voyage naîtra L’Usage du Monde,
un récit devenu désormais le livre
culte de la littérature de voyage.
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