GRAND NORD
L'ODYSSEE SIBERIENNE
Textes Passe-Frontières, images de Thibault Branquart


"Lorsque l’explorateur et homme de science finlandais Matias Aleksanteri Castrén descendit la rivière Petchora, au milieu du XIXe siècle, la région était « si déserte et si vide que, comme les pasteurs du coin le disent, Dieu n’a pas pu la créer ; elle a dû naître seulement après le déluge". Le véritable décor de la Sibérie est celui qu’y plante l’hiver : taïga enneigée, fleuves gelés, thermomètre descendant couramment à moins trente. Mais comme disent les Sibériens : « Il n’y a pas de mauvais temps, seulement de mauvais vêtements ». Chapska, doudoune, collants et bottes fourrées y pourvoient.

Mais ce décor est en grand danger. Toute la région subarctique de la Sibérie occidentale a commencé à fondre et cela s’est produit au cours des trois ou quatre quatre dernières années. Dans le pire des scénarios catastrophes, Nicolas Vanier pourrait appartenir à l’ultime génération des « derniers humains » à l’avoir parcourue en traîneau à chiens. Et même Aliocha, chamane de la tribu des Kets, « celui qui regarde l’ours dans les yeux », qui est déjà parvenu par deux fois à faire battre en retraite un ours dressé devant lui, ne pourra lutter contre la folie du temps et celle bien pire des hommes.

LES DERNIERS HUMAINS

Les rennes du troupeau d’Aliocha sont nerveux. Dispersées en petits groupes, ils rompent le silence fantomatique de la toundra blanche en donnant de petits coups dans la neige. La lourde porte en peau gelée claque quand Aliocha sort précipitamment. Il attelle les rennes au traîneau, puis s’en va. La tribue écoute l’embarcation qui fait crisser la neige dans la nuit glaciale. Peu de temps après, tout l’espace vide séparant le ciel de la terre s’emplit d’un cri de détresse qui semble jaillir du fond de l’âme. Aliocha lance ses rennes au triple galop, puis disparaît à l’horizon, comme si le traîneau s’envolait tout droit vers la Grande Ourse. C’est ainsi que, jadis, les grands chamanes de la toundra disparaissaient de la surface de la Terre. C’est ainsi que disparaîtra aussi la famille d’Aliocha. Elle compte parmi les derniers éleveurs de rennes nomades d’Europe orientale.

En Sibérie, les traditions se perdent. Le nombre de rennes est en baisse et les bandes de loups se multiplient. Et ces loups-là portent aussi costumes et cravates. L’ennemi public numéro un du « monde éclairé » a fait son entrée en Sibérie : le pétrole. Les derniers éleveurs de rennes du nord de la Russie le savent bien. Les pâtis des ruminants sont sur le point de devenir des forêts de puits de pétrole. Cette partie de la toundra est en train d’accoucher d’un Koweït russe. En une courte période, des années 1960 à nos jours, l’homme a détruit ce qui jusqu’alors avait constitué la nature immaculée du Nord et de l’Arctique.

Quand l’homme a-t-il déserté le Sahara ? Et ne l’a-t-il jamais déserté ? Par des expériences propres, par les histoires, les lectures et les photographies, le Sahara fait partie intégrante de l’imaginaire des gens riches du nord. Havre de fuite, de paix puis de solutions, ceux qui s’y rendent le savent : le désert est le premier antidote contre bien des maux.



Nicolas Vanier et ses chiens quittent
les rives du mythique lac Baïkal et s’élancent
sur une piste enneigée. À travers toute la Sibérie.
ce sont 8 000 kilomètres de montagnes,
de taïga et de toundra, de routes et de rivières
gelées qui les attendent jusqu’à la très symbolique
place Rouge de Moscou.



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L'ODYSSEE SIBERIENNE
Nicolas Vanier
29 €, 319 pages
Editions du Chêne


Véritable Jack London des temps modernes, Nicolas Vanier est célèbre pour les nombreuses

expédition qu’il mène depuis plus de vingt-cinq ans dans les « pays d’en haut ». Écrivain voyageur, il a raconté ses aventures dans plusieurs ouvrages qui ont connu d’immenses succès. Images de Thibaut Branquart et Nicolas Vanier