LAOS
UN FLEUVE TRANQUILLE
Texte et image de Christine Nilsson.


Au-dessus du fleuve, des éclats de voix, venus du nulle part de ces rives noires, résonnent dans la moiteur de la nuit. Puis comme une chape, retombe le silence. Intense, comme le bonheur d’être là, sur le pont du Vat Phou, à regarder monter l’étoile du soir. L’aube se lève sur un damier d’îlots miroitants, fait d’horizons sans fins qui se régénèrent de leur néant, dans une vapeur dorée au parfum d’éternité. Avec ses camaïeux de verts, ses eaux azur ourlées de cocotiers, ses délires de palmiers, d’aréquiers, de bananiers et de manguiers, « Si Phan Don », la dentelle des « 4 000 îles » lovées dans le Mékong, incarne à s’y méprendre la quintessence de l’éden primal où il fait bon vivre en ne faisant rien. Ce n’est même pas la « zen attitude » car ici, manifestement, le stress n’impose pas sa loi. Le sexe oui, depuis la nuit des temps.

Ainsi celle qui a vu le temple Vat Phou s’élever au XIe siècle sur la montagne Khaia, en honneur du linga naturel, phallus de Çiva, qui la domine du haut de ses quinze mètres de long. Angkor, érigé 500 ans plus tard, à 230 kilomètres au sud, ne bénéficiait pas d’un site aussi évocateur. Alors ses bâtisseurs Khmers, descendants de ceux-ci, ont copié, pierre par pierre, cette montagne et son phallus géant. Ils chantent et crient à la fois, comme une mauvaise musique crachée à tue-tête par un vieux phonographe. Devant le temple de Ban Hua Khong, sur l’île de Khong, un étrange cortège s’avance. Une procession d’homme et de femmes, magistralement déguisés en prostituées, qui ressemblent à s’y méprendre à des touristes occidentales. Du genre de celles que je n’aime pas croiser en ces prudes contrées. Jupes mini ou short ras des fesses, débardeur échancré, lunette noires sur visage plâtré, œil arrondi par le fard, lèvres rubis : l’image même pour le Laotien de la femme de mauvaise vie. Et tout ce petit peuple s’avance en dansant et en ondulant, à grand renfort de déhanchements et de coups de cul sans équivoque. Les hommes brandissent d’immenses phallus en bois fort suggestifs, pour les glisser entre les cuisses des filles hilares. Le tout dominé, porté sur des palanquins, par des statues animées mimant l’acte sexuel dans les positions les plus osées du Kama Sutra avec un réalisme indiscutable. Longeant le Mékong, ils s’arrêtent maintenant de maison en maison pour avaler cul sec des lampées de lao-lao. Indifférent à la cagnasse, dans les nuées de poussière, les vapeurs d’alcool, les odeurs de sueur rance, le cortège en délire s’enfle et se gonfle comme de la houle escorté des gosses, des moines et des vieilles édentées l’air faussement non concernés. Criant des poèmes et des chansons érotiques dont l’écho se perd au-delà du fleuve.

Ces bacchanales à l’orientale ne sont pas gratuites, comme nombre de nos fêtes. Le but ici est d’outrager les dieux, afin qu’ils pleurent de colère et déclenchent la mousson tant attendue. Le soleil au zénith donne le signal du tir des fusées, des bambous harnachés d’énormes charges de poudre, qui doivent percer les nuages. Puis le silence retombe, pesant comme la chaleur. Et tous d’un même élan plongent dans le Mékong. Pour en ressortir, vêtements collés au corps, lavés de tous péchés. Et redevenir les Laotiens calmes, sereins, mesurés et pieux de tous les jours.

L’aube de la nuit des temps pouvait bien aussi avoir cet aspect là. Une jungle profonde, creusée d’abysses brutaux, où des cascades vertigineuses s’abîment en filets de larmes argentées. Qui sans transition se mue en une méchante sylve de broussailles au plafond bas, terne et sans jour, avec des ruisseaux moussus et de monstrueuses empreintes. Les éléphants, sans aucun doute. Cernée de toutes parts par la sombre forêt, la large clairière n’apporte pas le soulagement escompté. Au contraire. Doublant la lisière des arbres en une deuxième muraille plus sinistre encore, de longues maisons de paille sur pilotis, grises et sans âge, encerclent un terrain vague. En son milieu, à côté de deux pieux de bois massif, sur le toit d’une paillote surélevée, des crânes aux orbites creuses me regardent en ricanant. Sous les maisons des cercueils taillés dans des troncs d’arbres attendent patiemment ceux qui les ont fabriqués. C’est ainsi que cela se passe chez les Katu et les Alak, les môn-khmers « sauvages » isolés sur le plateau des Bolovens. C’est une nuit de mars, la nuit de la pleine lune. Ils sont tous là debout sur cette clairière lunaire, à regarder au centre, indifférents aux enfants noir de crasse qui jouent par terre dans la poussière. Exotisme ici se conjugue avec misère. Le grand buffle cendré qui est attaché aux deux pieux a tout compris et beugle à la mort. Dans un abominable silence, des hommes approchent, une lumière de fièvre dans les yeux. Des éclairs de lance brillent dans la nuit, la bête s’écroule, frappée au cœur. La viande sera partagée entre les familles du village. Chacune en déposera un morceau dans un panier accroché sur un poteau devant la maison pour obtenir la protection des phi, les esprits. Un peu comme le gui de nouvel an chez nous.


« Dans la plaine des quatre bras du Mékong,

le sang atteindra le ventre des éléphants.

Du peuple khmer ne restera qu’une poignée

d’hommes vivant à l’ombre d’un banyan ».

Cette très ancienne prophétie est devenue

la tragédie que l’on sait. Et dont, étonnamment,

ils parlent. Avec placidité, détachement presque,

comme s’ils n’étaient pas concernés. Avec

obsession aussi, comme si c’était le seul moyen

d’exorciser leur souffrance. Étrange pays,

où se mêlent douceur et barbarie, beauté suave

et intolérable. Au royaume des millions d’éléphants,

le Mékong saigne inlassablement la grande forêt

comme un fleuve de vie. Ô temps suspend ton vol.

Drôle de pays où dans la sauvagerie

de la jungle et sur les berges lascives,

le Laotien écoute le temps passer.


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MEKONG SONGS
Christine Nilsson

29,50 €, 67 pages
Editions Favre


Le grand Mékong s’auréole de brumes effilochées transpercées çà et là par les derniers reflets d’or qui s’accrochent sur les cimes des palmiers.