JAPON
PINK BOX
Textes Passe-Frontières, images de Joan Sinclair
Tokyo, la nuit. Le quartier de Kabukicho s’illumine. À l’heure où les théâtres et centres commerciaux ont fermé leurs portes, des milliers de petits établissements de fuzoku s’animent. Sous les néons multicolores s’affichent des panneaux présentant une panoplie de services que les hôtes offrent aux passants. Un véritable tapis rouge invitant les Japonais à venir consommer des plaisirs interdits. L’œil étranger ne peut qu’être décontenancé par ce spectacle. Ici, le rouge qui caractérise les quartiers chauds des grandes métropoles occidentales vire au rose bonbon du ludisme sexuel.
L’industrie japonaise du sexe est en pleine effervescence. Elle forme le deuxième marché en importance sur l’archipel et Kabukicho est son faubourg le plus animé. Mais le phénomène ne se limite pas à ces artères. L’offre de services érotiques est omniprésente dans tout le pays. Elle se retrouve sur les affiches qui tapissent la ville, dans les brochures qu’on distribue dans les résidences et dans certains catalogues disponibles au supermarché. Le Japon est l’un des plus grands consommateurs de pornographie et de services sexuels, bien que la prostitution y soit interdite depuis 1958. La réserve et la politesse proverbiale des Japonais s’effritent dans ce monde parallèle. En surface, les relations continuent de suivre un protocole traditionnel tandis que dans la vie privée, elles s’abandonnent au jeu des désirs et des fantasmes.
Mantaku, Osaka. Au fond d’un hôtel luxueux, l’on découvre une Pink Box, cette pièce destinée aux plaisirs interdits. Avant d’y pénétrer, indispensable de parcourir le menu des services proposés ainsi que le registre des règles à respecter. Puis la porte s’ouvre sur un décor fantasque. Le velours rose du tapis brille sur les miroirs qui recouvrent les murs. Bouteilles de whisky, cigarettes et costumes s’éparpillent sur de larges fauteuils. Les hôtesses choisies sont éduquées et donc dignes de converser avec les invités. Elles leur offrent un chant karaoké à la manière d’une geisha. Les hommes entourent une femme nue sur laquelle ils dessinent des shodo, une calligraphie traditionnelle, à l’aide d’encre et de pinceaux. La femme imprime ensuite son corps sur papier Japon. Un présent pour ses invités, sorte de voyeurisme discret juste avant les jeux interdits.
La candeur du rose cache une réalité déconcertante. Étouffée, réprimée dans l’obscurité des chambres à coucher familiales, la sexualité des Japonais s’exprime avec une ardeur et une liberté juvéniles dans l’univers clandestin des Pink Box. L’âme japonaise y est ici scindée en deux.
La décision du gouvernement japonais
de fermer plus de mille commerces
dans le « red light » de Tokyo a entraîné
l’apparition d’un véritable réseau informel
de services sexuels. Tous les moyens
sont pris afin de contourner les règles.
Des hôtels offrent des jeux insolites
dans des baignoires remplies de gel
vert ou des soirées traditionnelles de
Nyotaimori, ce repas de sushi servi
sur le corps des femmes. Dans un
club de poupées, les clients sont
invités à passer une heure avec un
modèle fait sur mesure. Ces pratiques
sont courantes et tolérées.
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