COREE DU NORD
LE DERNIER PARADIS

par Nicolas Righetti

«Nous sommes heureux », un énorme slogan écrit en coréen, blanc sur rouge. Ma première phrase traduite sur le tarmac de Pyongyang. Moi aussi, je suis heureux. Ému d’être là, d’avoir mis le pied dans l’un des pays les plus fermés du monde. Neuf ans de palabres pour le visa et quatre voyages pour réaliser ce reportage. Quatre allers-retours qui n’ont fait que se ressembler et s’assembler. Le paradis terrestre créé par le leader charismatique Kim Il Sung possède une longueur d’avance sur celui imaginé par les chrétiens : on peut y aller et en revenir.

À la sortie de l’aéroport, le monde bascule. Pas de publicités, pas de mouvement, pas de bruit, pas d’animaux, pas d’Asie. Le pays, où règne une atmosphère de citadelle assiégée, vit en vase clos. Sur la route qui mène à la capitale, il n’y a que des piétons en uniforme, silencieux, marchant par centaines sur le bas-côté. Les militaires, nombreux, droits et harnachés, sont prêts à intervenir contre le péril impérialiste.

Lors de mon deuxième voyage, je réalise que l’important n’est pas de dévoiler les dessous d’une mise en scène totalitaire, mais de raconter le pays tel qu’il se présente. Je décide de filmer le bonheur artificiel des cérémonies auxquelles je suis convié. Telle Alice au Pays des Merveilles, je suis enfin passé de l’autre côté du miroir. Je fais de la fiction une réalité. À moins que ce ne soit l’inverse…

Han, mon guide officiel, est toujours là pour me diriger sur le bon chemin. Nous sommes heureux. Lui, persuadé de mon amour inconditionnel pour le régime. Moi, de figer la propagande sur la pellicule. Il me tend encore le même programme du séjour. Même itinéraire. Mêmes heures. Interloqué, je le lui fais remarquer. «Oui, c’est vrai, mais c’est rare que les gens reviennent deux fois », explique-t-il un peu surpris. Les visites journalières y sont consignées, heure par heure, car chaque délégation étrangère accueillie au paradis est logée à la même enseigne. Et je suis une délégation étrangère à moi tout seul !

Mon programme est tellement chargé qu’il m’est impossible de m’en échapper. Je suis implacablement collé à ce papier glacé. La Maison natale de Kim Il Sung, l’Arc de triomphe, le Musée de l’Amitié internationale, le Magasin numéro un, la Tour aux idées du Juche, le Palais des enfants. Il n’y a pas de pouvoir sans mise en scène. La capitale est un vaste Hollywood communiste. Mêmes attractions pour les mêmes émotions.

Parcourant la cité en autobus, je passe rapidement d’une scène à l’autre. Inté-rieur, extérieur, tout me semble factice. Tout cela me remplit d’une joie inattendue. Le bonheur de découvrir un monde simple, propre, net et sans bavure. La grande force de l’univers visuel nord-coréen est d’être uniforme, homogène et répétitif. Tous ces «J’aime le camarade Kim Jong Il, l’homme le plus fort du monde », « Pensez, parlez et agissez comme Kim Il Sung et Kim Jong Il, nos chers leaders bien-aimés », jusqu’aux portraits qui ornent chaque appartement, bâtiment officiel, salle à manger, sont bien réels. Voir et être vu, telle est la fonction de ces effigies qui trônent dans tous les foyers, à la manière d’un Big Brother placide aux yeux bridés. Le peuple épingle sur sa poitrine un badge les représentant. Personne n’échappe au regard du pouvoir. Je suis un enfant dans le jardin d’Eden, et la figure de Dieu le Père me sert de guide. Même mort, «Kim Il Sung vit toujours parmi nous ». Par lui commence la vie. Il n’y en a pas d’autre. Kim Il Sung est partout. Kim Il Sung est Dieu. Son fils Kim Jong Il est le Messie. Pyongyang, son paradis. Sur les affiches, les livres, les banderoles, à la télévision ou à la radio, le père et le fils sont omniprésents et omnipotents. Ces deux figures patriarcales apparaissent souvent côte à côte. Repré-sentés au même âge, ils deviennent atemporels et similaires, telle une seule et même icône divine. Face à leur image, je ne sais plus si c’est moi qui les contemple ou si c’est eux qui me regardent.

J’arrive dans la capitale, Pyongyang, qui signifie «lieu agréable » en coréen. «Ici, c’est le paradis » : Han me traduit encore une pancarte. Des magasins et des sorties de métro sont aussi baptisés «paradis ». Pour le régime, la capitale est l’archétype parfait de cet Eden. Reste à le dupliquer dans tout le pays. De la propagande est injectée dans les campagnes : les «camarades agriculteurs » ont le devoir de travailler dur pour recréer ce paradis chez eux. Et les habitants de la capitale sont censés soutenir les paysans dans leurs difficultés, famines ou inondations.

Les rues sont propres. La population disciplinée. Les enfants se rangent en file indienne pour monter dans le bus scolaire. Les gens sont à la fois spectateurs et acteurs. Ils agissent et contemplent, mais seuls les dirigeants ont le pouvoir de modifier la mise en scène. Et, puisqu’on est au paradis, les fêtes officielles succèdent aux fêtes… officielles. Le public est présent pour applaudir mécaniquement. Toujours cette sensation de vide et de plein. Un boulevard désert. En une seconde, la place se gorge d’une foule de jeunes. La chorégraphie à la gloire du régime peut commencer : deux cents tee-shirts et pantalons rouges dansent et chantent les louanges de Kim Jung Il. Les majorettes brassent les drapeaux rouges. D’un coup, tous repartent comme ils sont arrivés. La place retourne à sa réalité, vide et silencieuse.

«Vive la paix dans le monde », lance mon guide pour combler le silence. C’est un homme touchant, mais je sens que tout ce qui perturbe ce merveilleux équilibre l’inquiète. Il veut me convaincre de la supériorité du communisme à la coréenne. L’irruption de slogans dans nos conversations anodines devient courante. Je m’y habitue. À part mon guide, personne dans la rue ne m’adresse la parole. Même seul, aucun contact ne s’établit. Personne ne semble faire attention à moi, tout se passe comme si je n’existais pas. Ni la police ni l’armée ne prennent le risque de m’aborder. La peur nous imprègne tous.

Dans le bus, Han décrit inlassablement chaque bâtiment. Ici, c’est le Musée de la fondation du Parti. Là, c’est la statue en bronze de Chollima. Ailleurs, le Musée de la guerre de libération de la Patrie, une exposition sur les impérissables exploits du camarade Kim Il Sung : « Ce grand leader, pour la patrie et pour son peuple, a refoulé l’invasion des forces alliées impérialistes…» « Han a toujours une réponse à mes questions. » Il m’a fallu retourner plusieurs fois au paradis pour réaliser que tout cela est vrai. Que ce qui est faux est aussi vrai.



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LE DERNIER PARADIS
VOYAGE EN COREE
DU NORD

Olivier Righetti

25 €, 112 pages

Olizane

Un document rare réalisé la caméra au poing après neuf ans de palabres et de négociations pour obtenir un visa, Nicolas Righetti découvre la Corée du nord. il publie aujourd’hui un livre aux éditions Olizane. Propulsé dans l’enclos de la propagande, et acteur malgré lui. Son statut de «chef de délégation », invité par le gouvernement nord-coréen, rivalise avec celui d’un ministre en visite officielle au paradis.

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