L’Est me fascine, dit Claudine Doury, parce que c’est un pays où l’on peut percevoir encore les traces du passé de l’époque communiste.
Mais ce passé est en train de disparaître à grande allure : d’où ce sentiment d’un monde en voie d’extinction. «Sans prétention, je veux fixer sur la pellicule des peuples et des traditions qui, un jour, disparaîtront.»
En Asie centrale, la terre est jaune pâle et tout est cassé, poussiéreux. Avant, il y avait la mer, un aéroport, une ville militaire. Avant, c’était au temps d’un avenir radieux que personne n’a jamais vu venir. À Aralsk (Kazakhstan), l’institutrice du village loue pourtant chaque année un vieux bus pour faire découvrir à ses élèves les rivages de cette mer d’Aral où elle se baignait autrefois. Mais il faut désormais accomplir plus de 100 kilomètres pour apercevoir ce qu’il reste de cette mer. «C’est un univers étrange», raconte Claudine Doury. «L’eau est immobile, il n’y a pas un bruit. Au milieu de ce désert, on ne perçoit que l’odeur de l’eau salée. On a l’impression d’être au milieu de nulle part.»
Sur ces terres, on marche un peu sur les pas de Nicolas Bouvier. Il disait que les hommes ici ont des allures de flâneur, dispose de leur temps. «C’est une question d’échelle, dans un paysage de cette taille, même un cavalier lancé à fond de train aurait l’air d’un fainéant.» Et quand on le rencontre, ce promeneur, c’est lui qui fait office de guide de voyage car peu de livres ont été rédigés sur la région. Claudine Doury rencontre ces deux petites cousines élevées par leur grand-mère qui attendent le retour de leur mère partie travailler en Corée. Et qui dansent pour la faire rentrer. Il y a aussi Lola, cette jeune femme de la région de Tachkent qui rêve de partir à Moscou pour trouver un travail. Et ces femmes qui, revêtues de costumes folkloriques désuets, se livrent à une esquisse de ballet au pied des montagnes d’Almaty.
Ici tout est douceur et grâce, abandon et solitude. Un bus s’enfonce sur une piste poussiéreuse, un voile de brume crépusculaire nimbe la route de Samarkand : tout paraît quiétude sur ces terres condamnées à l’oubli. Le même voile de sable recouvre un cimetière orthodoxe du Kazakhstan et un lieu saint musulman du Xinjiang. Nous sommes bien au bout du monde. Mais nous sommes aussi au cœur d’une humanité profonde. C’est l’histoire d’un désert brûlé où, malgré l’abandon, la vie se poursuit. Et les rêves avec elle.
L’Asie centrale débute par l’Europe
de l’Est. «Quand le monde, comme
certains soirs sur la route de
Macédoine, c’est la lune à main
gauche, les flots argentés de la
Morava à main droite, et la
perspective d’aller chercher
derrière l’horizon un village ou vivre
les trois prochaines semaines.»
Nicolas Bouvier, écrivain voyageur suisse.
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