On rencontre une ville sans histoire
mais qui fait partie de l’Histoire. Une ville qui porte deux noms,
Bénarès et Varanasi, mais qui pourrait s’appeler Paris, ou Londres
au XIIIe siècle. La machine à remonter le temps existe bel et bien.
Je suis arrivé dans la ville sacrée des hindouistes par un laid matin de décembre. Les rues étaient voilées d’une épaisse brume laiteuse et froide qu’on aurait jurée écossaise. Je connaissais l’Inde des grandes chaleurs et des moussons, pas l’Inde emmitouflée dans plus de loques d’Intouchables que de soieries de Brahmanes. Je naviguais sur le Gange pour observer les irréductibles baigneurs, pratiquant leurs ablutions par tous les temps. Ils étaient là, savonnés et bedonnants, joyeux et bruyants. L’hiver, il faut se réchauffer. Alors, sur les ghats sacrés, on s’asperge, on se tape le ventre, on rit de bon cœur et on prie en chantant. Les hommes achètent des fleurs et les envoient se promener sur le fleuve pour s’attirer les bienfaits des dieux. Ils donnent deux roupies, six cacahuètes, aux mendiants installés le long de l’escalier du ghat principal. Ils jettent un œil discret sur le barbier qui rase la tête des hommes en deuil. Mais jamais ils ne regardent les bûchers.
Les cendres du santal
ou la purification du cobra
Bénarès est la ville des crémations. Tout bon Hindouiste doit y être incinéré, quand la mort vient à frapper, et ses cendres dispersées dans le fleuve. Ainsi, il quittera à jamais le cycle des réincarnations. Mais le voyage est long jusqu’à Bénarès. Et le bois de santal, arbre sacré qui dissimule les odeurs de chair brûlée, est très cher. On dit même que le marchand du coin est l’homme le plus riche de la ville. Et c’est un Intouchable. Ainsi, on brûle trois-cents corps par jour sur les ghats. Mais pas tous les corps. Beaucoup s’étonnent de voir flotter sur le Gange des cadavres enrubannés dans leur linceul. J’apprends qu’il s’agit de femmes enceintes, de bébés ou encore de paysans mordus par un cobra. Par ces morts violentes et prématurées, ils ont été purifiés. La crémation est alors devenue inutile.
Le soleil monte vers son zénith et évapore la purée de pois. Je profite de cette éclaircie pour m’enfoncer dans la vieille ville. Un labyrinthe étroit, suintant, noir de suie et tellement inextricable que sans fil d’Ariane, un voyageur peu doué de sens de l’orientation peut y passer une journée entière sans réellement parvenir à s’en extirper. Dasha-shvamedh, la principale artère de Bénarès, sépare la ville sainte en deux parties égales. Elle est obstruée à longueur de journée par une foule de marchands ambulants, de rickshaws et de carrioles en tout genre. Son incroyable débit alimente des centaines de petites ruelles sombres qui dépassent rarement un mètre cinquante de large. Ici, s’alignent des échoppes, toutes accolées les unes aux autres. Chaque étal présente un généreux bric-à-brac. On y remarque des demi savonnettes, de microscopiques postes de radio, des montres calculatrices, des parfums, des bijoux et mille autres miniatures.
À la nuit tombante, une petite foule commence à se rassembler sur les bords du Gange. Un homme est mort et son corps, soigneusement enrubanné de tissu, est emporté sur un bûcher. Au moment où l’on allume le feu incinérateur, les femmes éclatent en sanglots. Quelques pleureuses professionnelles ont été engagées pour l’occasion. Tout le monde a les yeux braqués sur le cadavre qui se consume dans une fumée grasse. Personne ne se doute qu’il ne sera pas le seul à être livré au Gange ce soir-là. Un peu en contrebas, deux bateleurs emportent un second corps, celui d’un intouchable. Pour lui, pas de feu purificateur. Pas de famille. La dépouille du pauvre homme sera jetée dans le fleuve, sans autre forme de cérémonie. Il était un « enfant de dieu ».
À la fin du XIXe siècle, à l’heure de la vapeur et de l’électricité,
le progrès transforme les modes de vie et les paysages.
Des photographes de l’époque ont voulu fixer ce monde
dans une série de vues avant que leur présent ne disparaisse
à jamais. En 1900, à l’Exposition universelle de Paris,
le Zurichois Orell Füssli présente une technique révolutionnaire
qui lui valut le premier prix : celle des photochromes,
les premières images en couleurs des lieux du monde
les plus visités. Un procédé de photographie en couleurs,
unique pour l’époque à mi-chemin entre lithographie et photographie.
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