Dès que je suis ailleurs, ma première nuit est invariablement consacrée à une marche nocturne.
Peu importe le décalage horaire, chaque premier soir, je ressens une espèce de liberté, ou plutôt de légèreté : la vie à laquelle j’aspire. Le poids de mon quotidien, mes soucis bien communs, sont restés chez moi, très loin. Nul doute que je les retrouverai dès mon retour, un peu amplifiés : une facture oubliée, une copine évanouie dans la ville, une fuite d’eau… Peu importe, profiter de chaque instant, accumuler les souvenirs, les rencontres, sera ma doctrine de vie pour les quelques semaines que durera le voyage.
Je ne résiste pas à l’envie de vous compter une de ces premières nuits. Cela se passe à Tokyo. Je décide d’arpenter les ruelles du quartier d’Ikebukuro. Néons, écrans géants, agitation, un Broadway où les karaokés remplacent les comédies musicales. Un Time Square où le saké coule à flot, autant que la Budweiser, outre Pacifique. En grignotant des brochettes d’une viande inconnue, mieux vaut ne pas savoir, je rencontre un Japonais. Trente, quarante ans, les Asiatiques n’ont pas d’âge, costume noir, lunettes à monture invisible, cravate et allure impeccable. Ce dernier devine mon accent français et m’invite à passer la nuit avec lui et un groupe d’amis. Il promet de surcroît de m’offrir autant de Whisky que mon gosier peut engloutir : l’alcool est très cher au Japon. Je ne bois pas de Whisky, donc j’accepte sa proposition. Dix minutes plus tard, nous parcourrons les ruelles d’un petit quartier étrangement calme. Au coin d’une maisonnette, nous pénétrons dans un étroit sous-sol. Aussitôt, une grille en fer tombe derrière mes talons. À l’intérieur, un mini bar, une frêle serveuse, et des clients lilliputiens : je comprends pourquoi le Japon est le pays de la miniaturisation. Je m’assois au bar pour sauter immédiatement de peur sur mon tabouret. Un bruit de sirène vient de retentir dans mon dos. Je me retourne. Un vieux bonhomme édenté me regarde en riant, un accordéon posé sur un pantalon en tweed usé et calé contre un marcel blanc un peu large. Mon grand-père version pays du soleil levant. Je suis tombé sur un fan-club de chanson française. Aussitôt je pense à mes compatriotes soi-disant célèbres ici : Mireille Mathieu, Alain Delon. Ce dernier ne chante pas et je ne connais aucun texte de la première. Trop tard, l’alcool chaud du whisky colle déjà aux parois d’un petit verre posé devant moi. Je dois remplir mon contrat. Une chance, je suis né en Bretagne, pays de culture s’il en est. J’avoue être un mauvais chanteur mais ce soir-là, de baryton à soprano, rien ne me fit peur. Et je pense que la dizaine de Japonais présents, doit encore se rappeler de ce pitre de Français, un peu soul, pas mal braillard, qui passa son temps à mimer tant bien que mal ses paroles pour aider à la compréhension. Des paroles de chansons paillardes.
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