Son tracé suit le relief tourmenté du nord chinois depuis Pékin jusqu’aux déserts d’Asie centrale sur plus de 3 500 kilomètres. Il évoque l’histoire commune de la Chine barbare et de la Chine impériale, dont les récits s’entrecroisent de rivalités et de conquêtes.
La muraille se dresse silencieusement au cœur d’un ciel trop vaste. Sur ses murs sont imprimés deux millénaires de rivalités et de conquêtes. Né de la main de milliers d’artisans, son front surplombe le plus vaste champ de construction de l’Histoire. Sous les ordres du premier empereur chinois Qi Shi Huang Di, l’édification de la Grande Muraille vint délimiter une frontière entre le monde barbare et le monde civilisé. Son tracé suit le relief tourmenté du Nord chinois, depuis l’origine du fleuve jaune jusqu’au désert de Gobi. Écorchée par des guerres intestines, sa surface porte les marques de destins douloureux. Depuis Shanhaiguan, une porte immense marque le point d’origine de la muraille par l’inscription « Première passe sous le ciel ». Sur sa crête, la pierre fendue laisse poindre des touffes d’herbe rouge. Lorsque le vent souffle, de longues herbes traversées de marguerites sauvages viennent caresser ses remparts et apaiser son passé tourmenté.
La ruée vers l'ouest.
Les remparts de la Grande Muraille n’ont finalement jamais servi à freiner les invasions barbares. Ils ont plutôt unifié la Chine en fixant le territoire céleste de son Empire. Le pouvoir tyrannique de Qin Shi Huangdi contraint plusieurs hommes disgraciés à s’exiler vers le monde barbare. À leur mort, leurs cercueils étaient ramenés vers les portes de la muraille. Le chant d’un coq blanc accompagnait chaque fois le voyage afin de garder l’esprit du défunt éveillé. Ainsi, son âme pouvait reposer en paix.
Face au versant oriental du mur, la fin du jour imprègne l’atmosphère d’une lumière rosacée. La muraille prend alors une allure de château fort. Ses remparts jettent des reflets dorés et autour d’elle les pagodes de la montagne d’Argent scintillent. Au loin serpente une vaste plaine qui s’étend vers l’ouest.
Aux portes du désert de Gobi, la pierre et la brique forment un mur de poussière et de terre rougie. Moins d’un siècle après l’édification du mur, les troupes de la dynastie des Han y affrontaient celles des tribus Xiongnu sur toute la longueur de la province du Shanxi. Le chef barbare Modun écrivit : « Tu nous as repoussés au-delà des terres de nos ancêtres. Par ta volonté, nous sommes devenus des exclus. Mieux ! Pour assurer notre bannissement du monde, tu as édifié une muraille. Sais-tu qu’en même temps tu as façonné un ennemi, qui t’assure pour des siècles une menace sur tes frontières ? Et que dans ton cœur, tu as installé la crainte de l’étranger pour des millénaires ? »
Plus à l’ouest, au cœur du plateau de l’Ordos, la muraille borde une terre de nomades. La Chine change de nouveau son visage. Ici, les Chinois de la dynastie Qin sont venus s’enquérir de l’art de la cavalerie et de l’armement nomade. Dans cette portion trouble de la muraille, la steppe a gardé des allures de terre sauvage. Des hordes de chevaux la traversent à destination de la Mongolie intérieure.
Durant les guerres sanglantes qui opposèrent les dynasties Qin et Han aux tribus barbares, les Chinois découvrirent que les nomades gardaient des chevaux majestueux. Ils organisèrent bientôt un commerce avec ces peuplades ennemies. Contre des cargaisons remplies de thé, de soie et de métaux précieux, les Chinois se voyaient offrir des chevaux dits célestes. La province du Shaanxi est sillonnée de ces routes d’échanges du nord au sud qui servirent aux dynasties Han, Tang et Ming. Sur la place centrale de Xian, capitale du Shaanxi, se dresse la statue d’un cheval appartenant à un chef barbare xiongnu. La route de la quête de chevaux croise au sud celle de la soie qui s’étire vers l’est jusqu’à la Méditerranée.
Lorsque l’hiver se mêle à l’aridité du désert, une fine neige vient recouvrir la cime des montagnes au nord. L’immensité de l’espace semble vouloir se cristalliser. Ici la dynastie Ming a dû freiner les ardeurs de sa conquête vers l’ouest. Les barbares d’Asie Centrale et de Mongolie, forts de ténacité et de courage, étaient maîtres de cette terre stérile. Ainsi lorsque les Ming entreprirent de pousser les dernières ramifications de la muraille jusqu’au désert du Taklamakan, ils abandonnèrent leurs visées conquérantes afin de s’assurer un droit de regard sur le commerce de la soie en floraison. Cette portion de la muraille, formée de panneaux et de tourelles éparses, est restée inachevée. Les derniers pans du mur, fouettés par la rudesse du désert, ont perdu leur lustre d’origine. Après eux, la Route de la Soie échappe à la férule chinoise. Elle plonge vers l’Asie Centrale.
Lorsque la trace de l’imposant dragon de pierre disparaît au cœur du Xinjiang, le monde des frontières n’est plus. La grande peur des tribus mongoles et mandchoues s’évanouit. S’ouvrant sur le désert, les portes de Jiayuguan marquent le terme de vingt et un siècles de construction du mur. Ici, deux solitudes se rencontrent au sein d’une gigantesque foire marchande, celles de la Chine impériale et de la Chine barbare. Tissant les liens du commerce et de la vie nomade, ses artisans retrouvent des influences communes. Dans ce monde que nul n’a encore réussi à dompter, les origines se mêlent et se confondent. Les aigliers kazakhs, les cavaliers descendus des monts Altaï en Mongolie, les chasseurs turco-mongols et les marchands chinois du Taklamakan se rencontrent. Cette Chine barbare que les règnes dynastiques ont tenté de nier affirme sa présence. Elle subsiste encore aujourd’hui presque inchangée tandis qu’à l’autre bout de l’Empire du Milieu, la Chine efface son histoire sous le poids de la modernité.
sommaire chine / accueil

|
|