UNE FEMME SUR LA ROUTE DE LA SOIE
LES BARBARES
Par Christine Nilsson


 


CHINE BARBARE
Christine Nilsson
30 €, 167 pages
Edition Harfang

Pour un Chinois, les contrées
à perte d’horizons qui s’étendent
au-delà de la Grande Muraille sont
le Monde Barbare. Celui des steppes
de Gengis Khan, du terrible désert
du Takla-Makan. Une autre Chine
où Bouddha se décline avec Allah,
où les sables du désert se meurent
en volutes glacées dans les neiges
du Pamir.

 

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Les dunes sont belles comme la démesure. Fascinantes car elles tuent
qui veut les posséder, envoûtantes car elles ont les courbes et la douceur d’une femme.
Mais l’homme et ses compagnons ne peuvent les voir, ils sont en bas, naviguant sur leur frêle
esquif au pied de ces immenses falaises que le fleuve a creusé dans le ventre de la dune. Il écrit :
« Là-bas, à la limite de l’horizon, se trouvent des formes rondes, nobles, des dunes que je ne me
lassais jamais de contempler. Au-delà, dans un silence sépulcral, s’étendait l’inconnu...
La terre que j’allais être le premier à fouler. » Il est petit, très basané, avec une fine moustache
brune et des lunettes rondes et toutes noires. Ses gestes et sa manière de bouger trahissent
une grande douceur. Mais ses hommes ne s’y trompent pas : l’homme est ambitieux, déterminé
jusqu’à l’imprudence. Doté d’une incroyable force et d’une stupé-fiante endurance physique,
il est impitoyable pour lui-même et pour les siens, menant durement ses hommes, parfois jusqu’à
la mort. Il a cependant horreur de tuer des animaux, «Horreur», selon ses mots, d’éteindre
une flamme qu’il ne pourrait rallumer. On a monté la voile, les terribles rapides sont loin,
une chute de pierre ne semble plus à craindre, l’homme est serein. Il écoute «Carmen»
sur son phonographe. Et cette voix qui s’élève dans ce silence absolu comble ce mélomane
génial et passionné. Et cette mer de sable n’en paraît que plus grandiose, comme
un irrésistible appel à la fantasmagorie de l’inconnu. Après des jours et des mois de navigation,
ils croisent parfois un berger ou une caravane, spectateurs muets, tels des fantômes
hébétés sur la berge. On n’avait jamais rien vu ni entendu se semblable dans le terrible
désert du Taklamakan.


C’était en 1899, le jeune explorateur suédois Sven Hedin, dont les exploits font frissonner
les écoliers autant que les lecteurs du Times, tente l’inconcevable : traverser le Taklamakan
en descendant le fleuve Tarim dont les eaux se perdent dans le désert du Lob Nor,
à la sombre réputation, aux marécages hantés de diables et de démons.


À peu de choses près, le train chinois doit naviguer à une vitesse identique à celle de
l’embarcation de Sven Hedin, hors rapide s’entend. Le désert de Gobi Noir défile sous
mes yeux au rythme du train, mortellement monotone. Ce train lent où le temps dure
infiniment plus longtemps et oblige au rêve. Là-bas, au-delà de ce morne horizon gris-rose
piqué de plates touffes noires et de petites collines coniques, s’étend le désert de pierres
du Lop-Nor et puis celui du Taklamakan, l’un et l’autre de terribles renommées. « Lorsque
les vents se lèvent, relate un voyageur chinois du septième siècle, hommes et bêtes perdent
l’esprit et restent plantés là, totalement impuissants. On entend alors par moments des
notes tristes et plaintives, des cris impitoyables, de telle sorte qu’entre les visions et les bruits
du désert, les hommes se sentent perdus et ne savent plus où aller. D’où le fait que tant
de gens périssent au cours du voyage. Mais tout cela est l’œuvre des démons et des mauvais
esprits.» Aujourd’hui, les démons du Lop-Nor sont tous aussi réels, mais ils ont troqué leurs
masques pour un autre, plus terri-fiant encore : c’est en ce lieu isolé que le gouvernement
chinois expérimente l’atome, et peut-être même y est-il stocké, en cette zone interdite, à mille
lieues d’ici. Je dois virtuellement être au centre de l’Asie, dans ce train qui pénètre maintenant
au rythme de son souffle lent et monocorde, le cœur des régions barbares de l’ex-Turkestan
chinois, aujourd’hui Xinjiang. Ici, la mer est plus éloignée que partout ailleurs dans le monde
et tout n’est qu’immensité et solitude. Agoraphobes s’abstenir : les massifs ruiniformes
évoquent l’aube de l’Humanité et les déserts lunaires et chaotiques sont parsemés ça et là
d’étran-ges arbres-sculptures qui paraissent avoir été plantés par un dieu fou qui devait
s’appeler Folon.


Le Xinjiang est le pays des extrêmes. Extrême beauté : lacs d’un bleu profond, au sein de
déserts brûlants bordés de montagnes déchiquetées coiffées de glace, avec des oasis
luxuriantes et des fleuves puissants, et des falaises roses où se cachent les plus beaux
monastères bouddhiques du monde. Extrême violence, avec des étés torrides et des hivers
glacés, où la température varie de -52 C à plus 48 C. Et avec le sable, univers li-quide de lœss
et de dunes qui envahit tout et rend certains de ces lieux si inhospitaliers, que l’on se demande
comment la vie y subsiste encore. Et on frissonne à l’idée de ces hommes, pèlerins ou
marchands, de ces caravanes entières, qui ont disparu entre deux oasis sans laisser de traces,
hormis leurs os blanchis. On l’a compris, ces régions extrêmes ne sont guère peuplées,
les oasis ne représentent qu’un peu plus de 1 % de la superficie du Xinjiang (qui lui-même
équivaut à trois fois la France) et le nomade caracolant sur son étalon noir suivi par son noble
chameau de Bactriane, sera considéré comme une vision tout à fait remarquable. D’autant
plus étonnante que ledit nomade n’a rien d’un Chinois classique (hormis les yeux bridés),
avec ses pommettes saillantes, son teint cuivré, sa barbe épaisse, sa toque de velours noir
ourlée de fourrure et son regard sauvage à la Gengis Khan.


De fait, les hommes qui peuplent ces oasis sont les descendants directs des envahisseurs
mongols et turcs qui, au xe siècles, descendirent des steppes de Sibérie pour envahir la région.
Ce sont des hommes purs et durs, mais aussi des jouisseurs, violemment et profondément.
Les vêtements de leurs femmes sont hauts en couleur et leur nourriture épicée, à l’image
de leur vie. Leurs langues sont un mélange de turc, de mongol, d’iranien et de chinois.
Leur écriture est arabe, mais certains écrivent avec des caractères latins. Leur religion
est essentiellement l’islam, mais un islam unique en son genre, car mâtiné de chamanisme.

C’est la route de la soie qui donnera au Xinjiang une grande importance, comme couloir
obligé, et la Chine voulut dès lors y assurer sa souveraineté. Avec la Mongolie, l’ex-URSS,
l’Afghanistan, le Pakistan, le Cachemire et le Tibet comme voisins, cette contrée est toujours
une région stratégiquement primordiale sur laquelle le gouvernement chinois compte bien
garder une main mise absolue. D’autant que l’éclatement de l’Empire soviétique qui a donné
naissance aux Républiques indépendantes du sud (Tadjikistan, Kirghistan, Ouzbékistan et
Kazakhstan) fait craindre de nouveaux soulèvements indépendantistes au Xin-jiang, toujours
au nom d’Allah. « Dix musulmans, neuf voleurs » dit un adage chinois, encore d’actualité.
Les Chinois Han considèrent toujours ces minorités comme des barbares et ces dernières
supportent de moins en moins l’hégémonie chinoise. L’agressivité monte. Ira-t-elle jusqu’à
l’explosion ?... Avec pour conséquence, le spectre, au milieu de l’Asie, d’une confédération
musulmane qui s’étendrait de la Grande Muraille à l’Iran.


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