UNE FEMME SUR LA ROUTE DE LA SOIE
LA GRANDE MURAILLE
Par Christine Nilsson


 


CHINE BARBARE
Christine Nilsson
30 €, 167 pages
Edition Harfang

Pour un Chinois, les contrées
à perte d’horizons qui s’étendent
au-delà de la Grande Muraille sont
le Monde Barbare. Celui des steppes
de Gengis Khan, du terrible désert
du Takla-Makan. Une autre Chine
où Bouddha se décline avec Allah,
où les sables du désert se meurent
en volutes glacées dans les neiges
du Pamir.

 

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Cela fait des heures que la frêle silhouette arpente le mur,
insensible au vent glacé
. Ses longs cheveux noirs balayent ses joues comme
autant de tourments muets auxquels elle ne prête guère attention. Son visage est tellement pâle
qu’il en paraît transparent dans ce brouillard givré de l’aube. Elle s’arrête, pose le dérisoire paquet
de vêtements qu’elle tenait serré contre son sein, et fixe un point du mur devant elle. Ses yeux sont
un cri de haine et de désespoir. Soudain, dans un bruit d’apocalypse, un pan de la muraille s’effondre.
À ses pieds, à travers les fumerolles de poussière, elle découvre l’insoutenable. Un charnier,
un magma immonde fait de milliers de corps entassés, la bouche ouverte et le regard vide, figés
à jamais dans ce néant qui rend la vie si dérisoire. Lequel est son amour, sa vie et sa raison d’être ?
La jeune femme hébétée tend son index devant elle, et de l’autre main, se le coupe. Un sang rouge
jaillit, qui est immédiatement absorbé par l’un des squelettes. Elle sait ainsi lequel est son bien-aimé,
elle pourra lui donner une digne sépulture.

Je suis dans le train qui emmène vers l’ouest. Pendant deux jours, il longera ce mur. La Grande
Muraille est une œuvre titanesque. Si les pierres et la terre utili-sées pour sa construction pendant
la dynastie Ming étaient assemblées en un mur d’un mètre d’épaisseur et de cinq mètres de haut,
elles feraient le tour du monde. Des recherches récentes ont porté sa longueur à 10 000 kilomètres.
Des kilomètres de mur crénelé, ponctué de tours de guets, avec un chemin de ronde où six cavaliers
pourraient chevaucher de front. Un mur qui divague tel un serpent ivre, franchissant les montagnes,
épousant les à-pics, se moquant des ravins, des rocs et des falaises. Un tel défi, n’a forcément pu
être ordonné que par un fou, visionnaire génial ou mégalomane. De fait, la construction du mur fût
ordonnée par Qin Shi Huangdi, celui-là même du fameux tombeau, et dire qu’il coûta cher en vies
humaines est un euphémisme. L’histoire officielle sous son règne parle de 300 000 soldats, mais
d’autres affirment qu’il fallut plus d’un million de personnes, dont près de la moitié mourut et fut
ensevelie sur place. On comprend mieux pourquoi nombre de Chinois aujourd’hui ne considèrent
pas la Grande Muraille comme la septième merveille du Monde, à l’instar des Occidentaux.


La différence entre eux et nous, d’ailleurs, ne s’arrête pas là. Prenons les jardins : pour un Chinois,
le comble de la perfection est le jardin japonais. Si l’on en croit un lettré qui visitait la Grande Bretagne
au début du siècle, le jardin anglais lui apparaît comme «un endroit sans doute intéressant pour une
vache, mais incapable de nourrir le cœur de l’homme». Comme le fait un jardin chinois. Le ciel des
Chinois n’est pas celui des Occidentaux. Lorsque j’ai débarqué en Chine, j’ai eu la très nette impression
d’être sur une autre planète, où les gens parlent et écrivent différemment, mais surtout, vivent d’une
manière décalée dans le temps : on a l’impression de revivre notre passé, avec l’émergence
de la modernité et de ses anachronismes, mais à un autre rythme, parfois plus lent, parfois plus
rapide ou sans syncopé, sans logique véritable.


Ces différences-là ne sont que superficielles. En fait, un Chinois est aussi différent d’un Occidental
qu’un homme l’est d’une femme. Il pense, voit, respire, aime, vibre autrement. Et l’étranger qui débarque
aujourd’hui en Chine, tout fier de sa soi-disant supériorité occidentale, retombera vite de ses nuages.
Car un pays où l’on achète un numéro de téléphone pour son «portable», ou un numéro d’immatriculation
de voiture l’équivalent de 9 000 euros parce qu’il contient quatre «huit» et est donc censé porter bonheur,
est un pays de fou. Un pays fou de poésie où le métro se nomme «le long dragon souterrain»
et la télévision «étrange lucarne». Un pays où j’essaye de voir avec des yeux de Chinois,
car ils donnent de la couleur aux choses.


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