Territoire d’aventuriers, de bandits, d’explorateurs…
Ancien territoire des premiers Humains…
Au tout début vivaient ici les Aonikenk, Onas, Kaweshka...
et autres hommes de la Terre. Presque tous décimés
dès l’arrivée des premiers colons, chassés comme des bêtes.
Les chasseurs d’humains étaient payés à la paire d’oreilles
d’Amérindiens rapportée.
L'IMMENSITÉ À CETTE QUALITÉ...
SON INFINITÉ IMPOSE DES LIMITES
Ayayema, l’esprit du Mal, a rendu certains de ces lieux si inhospitaliers que je me demande comment les derniers Indiens, les Akalalufs, ont pu survivre ici jusqu’à une époque récente. Ici, où il n’y a rien hormis le hurlement des vents et le vomissement des flots au-dessus desquels de grands cormorans noir et blanc tournent sans relâche. On se sent à l’extrémité d’un monde prêt à basculer dans le néant. Et je frissonne à l’idée de ces premiers marins, poussés par l’intuition et la volonté d’un seul homme, qui ont réussi à faire passer leurs voiliers à travers les éléments déchaînés pour arriver ici. «Noir néant, vent hurlant. L’homme sur la dunette est cinglé par les flots en furie, griffé par les embruns, saoulé par les rafales. Mais il tient bon, il veut savoir, il veut trouver la passe. Il appartient à une confrérie de marins, parmi les plus rudes, tous héritiers de Magellan.»
La Patagonie est aussi un monde de gauchos, attaché à l’Argentine et à la pampa, ces grandes plaines situées à l’ouest et au nord du pays. Le mythe du gaucho est celui du cow-boy de l’hémisphère sud, le symbole de la liberté et des grands espaces. Des garçons vachers descendus tout au sud du Far West. Des personnages rudes et robustes, à la face cuivrée, comme éclairée de l’intérieur, et dont les grands-pères étaient des Indiens rebelles, des Yankees hors-la-loi, des chercheurs d’or, des marins bourrus, les plus courageux des colons…
Tous pourraient être les héros des œuvres de Francisco Coloane, le «Jack London chilien». Sédentaires depuis deux siècles, les gauchos sont rattachés à une estancia parfois riche de plus de 50000 moutons. Durant l’année, ils habitent à des dizaines de kilomètres à cheval de la ferme centrale, et sont responsables d’une parcelle de la propriété. Isolés, ils habitent une maison en bois, parfois avec leur famille, plusieurs chevaux et des chiens de bergers. L’étymologie du mot gaucho ne vient-elle pas d’un mot indien voulant dire orphelin. Au début de l’été austral, ils conduisent les immenses troupeaux vers la ferme centrale des estancias pour qu’ils y soient tondus. L’épisode spectaculaire qui brise une fois par an la monotonie quotidienne.
«Assis en rond autour du brasier, ils mangent leurs moules, ramassées à pleines brassées dans les eaux glacées, imperturbables aux éléments en folie. Ils jettent les coquilles derrière eux avec des gestes lents et rythmés comme par un rite magique et ancestral. Ceci explique la multitude d’étranges murets circulaires de terre herbeuse que l’on observe aujourd’hui : en fait des tumulus de coquilles vides jetées il y a déjà quelques siècles.
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El Petizo (le petit), un gaucho rude et solitaire
qui garde un estancia perdue dans la pampa.
Il me raconte que ces hommes qui vivent souvent
seuls en arrivent parfois aux mains ou pire à sortir
leur fidèle Facon, le fameux couteau qui accompagne
nuit et jour le gaucho, amarré à sa ceinture, devant
ou dans le dos. Quelques verres d’alcool, un mot
de travers et c’est la bagarre. Si le résultat
n’en arrive pas au pire, ils se réconcilient quelques
jours après en sirotant une calebasse de maté. |
DE LA HAVANE À USHUAIA,
TOUT UN UNIVERS LATINO
Parti treize mois plus tôt d’Europe avec cinq caravelles et quelque deux cents hommes d’équipage, Magellan s’acharne à trouver un passage vers l’ouest. Puis, il dégotte une faille dans la masse noire du continent sud-américain et s’y engage à l’aveuglette. Et au loin la sarabande démoniaque d’étranges lucioles orange sur une masse encore plus sombre. Les lucioles s’avèrent être des feux que les indigènes allument toujours et partout pour être sûrs de le maintenir en vie en dépit de la tourmente des vents : «La Tierra del Fuego».
Au nord, sur l’autre rive, des traces de pieds immenses, sans nul doute cette terre est habitée de géants, qu’il baptise «Patagon» (homme aux grands pieds). Ces géants se révéleront être des Indiens, certes de bonne stature, qui s’entourent les pieds de peau de guanaco, ce qui donne des traces démesurées, un peu comme celles que feraient des raquettes. La flotte sort du détroit pour découvrir un océan inconnu : le Pacifique. L’odyssée de Magellan s’arrêtera tragiquement quatre mois plus tard dans l’archipel des Phillipines. Un seul vaisseau regagnera l’Europe après avoir bouclé le premier tour du monde en un peu plus de trois ans.
Et ils sont nombreux les descendants de Magellan. Des citadins principalement, écœurés de bitume, de relations sociales sans saveur, de chansonnettes aseptisées et de discours sans finalité. Les inventeurs soixante-huitards sont vieillissants alors l’intérêt pour l’univers latino va grandissant. Car l’Amérique latine plaît tout aussi bien aux fervents d’un retour à l’authenticité écolo qu’aux urbains branchés avec leur nouvelle envie de vivre au présent, faisant la part belle à la spontanéité, réintroduisant la romance des couples latins. Alors tandis que durant l’été, les quais de la seine fleurent bon les quartiers de La Havane avec leurs pistes éphémères de salsa et de tango, d’autres épousent le vide absolu des étendues sauvages de Patagonie. Pour un simple séjour ou pour y vivre à l’année.
Ils sont de nouveaux colons en quête de vérité sur une terre qui ne tolère aucune demi-mesure.
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Pour les Européens la Terre de Feu c’est Darwin,
Francisco Coloane, Bruce Chatwin...
Mais ici ce sont surtout les anonymes, les gauchos,
les rencontres au milieu de la Pampa,
le feu de bois,
les grillades, les chevaux sauvages et les histoires
d’aventuriers venus
chercher fortune. Les couleurs
du ciel au million d’étoiles, le souffle permanent du vent,
les immensités plates qui donnent le vertige au premier
citadin venu. |
UN MOUTON PAR HECTARE
ET ENCORE MOINS D'HUMAINS
Depuis quelques mois, on redécouvre l’Amérique du Sud. Pour deux raisons. D’abord, le sud du continent semble à l’abri du terrorisme, des pneumonies asiatiques et de la violence du Proche-Orient. Mais surtout, les autres pays aux autres formes d’exotisme sont devenus moins attractifs. La rude beauté des Andes et de la Patagonie semble plus proches à ces voyageurs qui repoussent sans cesse les frontières de leurs habitudes. Ils ne s’attardent guère, mais à tort, sur la réalité sociale de l’Amérique du Sud. Le folklore de la pampa renvoie au pays des gauchos, plus rarement aux drames de l’Argentine. Il est vrai qu’en Patagonie et en Terre de Feu, rien n’est normal : des tatous édentés tombés de la préhistoire côtoient des lièvres énormes, les glaciers se dressent en monumentales toiles de fond aux déserts, et ça et là une flore étrange s’acharne à pousser, avec des lichens, des plantes lilliputiennes et multicolores et des forêts grises et dévastées que je jurerais post-nucléaires. Même l’homme y est incongru : un mouton par hectare et une «petite» estancia compte en moyenne 8000 moutons. C’est dire qu’avec un peu de chance on rencontre au maximum une ferme par jour, et que le gaucho caracolant sur son étalon blanc sera considéré comme une vision tout à fait exceptionnelle. Ici les visites ne sont pas coutume : je m’attendais à être accueillie les bras ouverts à ladite ferme. Mais manifestement la solitude de la steppe ne rend pas sociable. Dans la magnificence de la pampa, les volets se sont clos brutalement pour ne laisser qu’une maison fantôme dans le silence du vent au milieu d’un cercle concentrique de détritus, fait en majorité de cannettes de bières. Ce qui n’a pas manqué de m’évoquer d’autres tumulus en rond. Les matériaux changent, les habitudes restent.
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À El Calafate en Argentine, je parlais avec Ramon Epulef,
cacique (chef) Mapuche. Il me racontait comment il avait
dû quitter son premier village pour raisons politiques,
puis comment le gouvernement et l’église avait essayé
de leurs ravir leurs terres à son père et à lui. Comment
enfin lors du congrès pour le rassemblement
des peuples
à Buenos Aires, lors du 500e anniversaire de l’arrivée
de Colon, il avait remis les choses en place en disant
aux représentants présents
qu’il ne devrait pas fêter
le 12 octobre 1492, mais le jour d’avant comme le dernier
jour de liberté des peuples autochtones. |
UN MORCEAU DE BRONTOSAURE
PRISONNIER D'UN GLACIER
«La Patagonie a un roi naturel : le vent. Il y souffle en tempête les trois quarts de l’année et détruit toute tentative de la végétation à se hausser au-dessus de l’élévation d’une touffe d’herbe. Mais l’Araucanie a un autre roi naturel : la pluie.» Jean Raspail
Jean Raspail ne fut pas le seul à arpenter ces terres hostiles. Il en est un autre, et non des moindres puisque je le considère comme le plus grand des écrivains voyageurs : Bruce Chatwin. Extrait de Retour en Patagonie. «La Patagonie devint pour moi une terre de merveilles dès l’âge de trois ans. Dans la salle à manger, il y avait dans un petit meuble vitré un fragment de peau rougeâtre, d’un cuir épais, fixé sur une carte postale par une punaise rouillée. À ma question : Qu’est-ce que c’est ? On avait répondu : Un morceau de brontosaure. Telle est, du moins, la réponse que je crois avoir entendue. D’après cette histoire, c’était le cousin de ma grand-mère, Charley Milward le marin, qui avait trouvé un brontosaure parfaitement conservé dans un glacier de la terre de Feu.» Juste un conte pour enfant partout dans le monde, sauf peut-être en Patagonie.
On comprendra que dans un tel contexte, quand j’ai entendu parler d’un bordel patagon, je n’ai pu résister. Au vu de ce qui précède, ladite maison est évidemment seule et absurde, plantée au milieu d’une immensité morte. Et elle est évidemment aveugle, sans fenêtres s’entend. Pour moi, ou pour le client péon, cela représente au bas mot six à sept heures de piste chaotique. Que je ne regrette pas. Lui non plus sans aucun doute. Puis au bout du chemin, la porte épaisse se referme, la lumière blafarde de midi fait place à une nuit où je ne discerne rien. Qui peu à peu se mue en une pénombre rose verte, du velours tanné, un kitsch délavé, où évoluent d’étranges créatures en tutus, directement sorties d’une toile de Botéro. Pas encore de clients. Deux heures de conversation surréaliste sur les conditions de vie d’une putain en Patagonie, cela crée une connivence. Je n’ai plus envie de faire de photos.
Il est tard. Et Ushuaia est encore loin. Sur la route de la Soie, parcourant les déserts du nord de la Chine, je trouvais chaque soir un havre à la mesure des immensités arpentées dans la journée. Ici, ce refuge prend la forme d’un puesto abandonné dont la porte n’est pas barrée. Dans l’immensité des steppes, on ne laisse jamais dehors un voyageur. Toujours le même geste : rallumer le poêle et retrouver un peu de chaleur. Puis mâcher lentement un bout de viande séchée et sentir la vie réanimer chaque muscle fourbu. Enfin se glisser dans un duvet de plumes pour goûter au sommeil absolu. De toute évidence la Patagonie et la Terre de Feu sont des mondes à part. Que les agoraphobes doivent sublimer. Où les avides d’horizons interminables, de vent dans les neurones, de folie douce, doivent se rendre en priorité. Dans ce pays des extrêmes on retrouve l’aube de l’humanité qui embrasse la fin des temps. Et, loin des falbalas touristiques, l’ivresse de l’immensité.
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Le Cerro Fitz Roy est une montagne située
dans le Parc National
Los Glaciares en Patagonie,
près du village d’El Chaltén, à la frontière
Chilo-argentine.
Sa hauteur est de 3 405 mètres.
Le nom Chaltén vient du mot
Mapuche qui signifie
« la montagne qui fume » (de fréquents nuages sont
accrochés
à son sommet) ; les Mapuche la considéraient
comme une montagne sacrée. En dépit
de sa faible altitude,
cette montagne est réputée comme étant la plus dure
à gravir du monde.
De nos jours, des centaines de personnes
peuvent escalader l’Everest le même jour
alors que
le Cerro Fitz Roy ne sera grimpé qu’une fois dans l’année. |
pages aventure / accueil

Extrait de l'article publié dans PASSE-FRONTIERES
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