En contrebas, la pelouse de jade, un horizon
de rizières à ras de terre décline tous les tons de vert en une
partition humide d’une infinie douceur.
Sous le chapeau conique l’ombre du visage aigu luit de sueur, à l’instar des petits yeux malins qui ne perdent aucun de mes gestes. Le billet glisse de ma main à la sienne et elle me tend l’hirondelle hébétée, tétanisée par le soleil implacable et la soif, à moins que ce ne soit l’émotion. Enfin celle-ci s’envole, mon vœu sera réalisé. À tout hasard, parce que je n’aime pas les cages et que je suis portée à forcer le destin, j’en achète une autre, puis une autre encore et encore... qui s’envolent dans le grand bleu. La cage en bambou tressé est encore pleine d’oiseaux mais la femme a bien gagné sa journée. Et ses lèvres s’écartent en un large sourire sur une rangée de dents soigneusement laquées de noir ourlées d’une bave sanguinolente. Elle crache sa chique de bétel et s’en va.
Mon vœu sera réalisé
Je suis sur le Mont Sam, un lieu sacré à la lisière du Cambodge, piqué de plusieurs temples et pagodes et constellé de petits oratoires creusés dans la roche. L’envie irrésistible d’évoquer ici aussi Disneyland m’est radicalement rentrée dans la gorge face à la ferveur de ces pèlerins, adorant par centaines le nez au sol, la déesse auréolée de néons clignotants devant laquelle des cochons écartelés exhibent leurs tripes fumantes. En contrebas, à perte de vue, un horizon de rizières à ras de terre décline tous les tons de vert en une partition humide d’une infinie douceur. Seuls reliefs sur cette pelouse de jade, de solides maisons sur pilotis hérissées de grands filets, auxquelles on accède par de redoutables ponts suspendus. La scène est biblique, parfaite, avec quelques notes chamarrées données par le linge qui sèche. Et en avant plan, un homme charpenté avec de grands yeux en amande, une bouche charnue et des cheveux de jais évoquant le crin. Sa femme a l’air de quelque princesse indienne aux dents éclatantes tranchant sur une peau safranée. Le bébé est nu et assis par terre. Il rit aux éclats en me regardant. Ils sont beaux, sains et incarnent le bonheur de vivre. Ils habitent une paillote de 2 m2 sur les bords d’un arroyo de Chau Doc. Ils sont Khmers.
Ilot hybride cerné de deux mondes antagonistes, Chau Doc a le charme étrange des villes frontières. Pendant plus d’un siècle le delta fût le Kampuchea Krom le Cambodge d’aval. Aujourd’hui, avec les réfugiés qui ont fui la dernière guerre et les horreurs des Khmers Rouges, les Khmers seraient plus d’un million dans cette région du delta, marginalisés et ruraux. Les Vietnamiens quant à eux les appellent les sauvages et pour conclure les uns et les autres se traitent de païens.
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Sur la route de Chau Doc,
la maison de dentelles bleues,
ancienne et chinoise, est sublime,
nimbée de cette grâce et de
ce charme décrépit que l’Histoire
confère aux lieux à force
de s’y inscrire et de s’y écrire. |
L’étrangère et la petite fille
Sur la terrasse de l’hôtel une femme blonde vêtue d’un peignoir clair vient d’apparaître. Elle se tient très droite, les mains posées sur la balustrade, dans la brume de l’aube déjà affadie où montent les premiers remugles de l’arroyo. Les cris du rat se sont enfin tus. Ceux des bateaux reprennent. Elle regarde le réveil de la petite fille sur le sampan gris lové dans les eaux glauques rosies par le matin naissant. En face, à quelques mètres, presque à portée de main. Les yeux de la femme parlent de tendresse, d’admiration aussi pour tout ce courage, toute cette rage de vivre, toute cette lutte à survivre sur un sampan aussi gris, à force de gestes simples. La petite fille qui mange son fruit a suspendu son geste, elle a vu la femme. Cette étrangère qui la contemple sûrement comme on regarde un moineau picorer dans un parc, machinalement, pour passer le temps. Si loin là-bas, dans ce monde d’en face sur ce balcon au ras des flots.
Elle ne saura jamais que je l’aimais, cette petite fille, de cette tendresse instinctive et irraisonnée qui toujours m’a fait ouvrir les bras aux enfants. Tout à l’heure sous les frissons des palmiers dans la pénombre des quais de Can Tho, la petite fille à la robe fuchsia qui se jettera dans mes jambes et me serrera à n’en plus finir, elle, l’avait bien compris.
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