LE LABYRINTHE ENCHANTÉ
DELTA DU MÉKONG
Images et texte
CHRISTINE NILSSON
 
CATALOGUES
TERRE BIRMANE
TERRE INDOCHINE

Dans les années 50, des pirogues insolites étaient amarrées
le long des berges. Elles avaient de petits rideaux aux fenêtres,
des lumières tamisées (lampes à huile de palme) et des matelas
de soie à l’intérieur de cabines douillettes. Le visiteur y était servi
par de jeunes Indochinoises délicates. Ces sampans étaient
surnommés « les barques d’amour ».



Dans les années 50, des pirogues insolites étaient amarrées le long des berges. Elles avaient de petits rideaux aux fenêtres, des lumières tamisées (lampes à huile de palme) et des matelas de soie à l’intérieur de cabines douillettes. Le visiteur y était servi par de jeunes Indochinoises délicates. Ces sampans étaient surnommés « les barques d’amour ».

Au-dessus du fleuve le cri d’une poule d’eau se perchant pour la nuit résonne dans le silence. Et tout de suite lui répond la mélopée incantatoire des grenouilles. Rives de marécages, plaines de joncs, l’eau à fleur de terre semble s’infiltrer partout dans le delta du Mékong. Ici on ne marche pas, on vogue. Dans la luxuriance des mangroves, sur le damier miroitant des rizières, dans le labyrinthe indompté des canaux et des arroyos. Avec ses camaïeux de verts, ses eaux nonchalantes et ses cocotiers, ses forêts d’aréquiers, de bananiers, de manguiers et d’orangers, le delta du Mékong incarne à s’y méprendre la quintessence de l’Eden moite où il fait bon vivre en attendant la fin du jour.

Image en haut :
A Sadec dans le Delta du Mékong,
le palais Bleu du père de l’Amant,
couleur d’amour à la Duras.

Le delta est un labyrinthe mouvant aux
tentacules insondables et imprévisibles
qui ouvrent des méandres au gré
des courants, créent des îles flottantes
telles des vaisseaux fantômes, pour
ensuite les avaler sans raison un beau
matin.


Pourtant c’est ici, quand elles ont la chance d’être jolies, que pour quelques 300 $ des filles sont vendues par leurs parents à des trafiquants. À qui elles rapportent évidemment dix fois plus. Le trafic est juteux, bien huilé, avec d’alléchants catalogues pour vendre les petites aux étrangers en mal d’épouse. Beaucoup pourraient être leur père. Et toujours ces milliers d’orphelins que l’on ne voit pas mais dont on parle tant, ces « Enfants du Mékong » victimes de la misère. Ces petits d’homme qui marchent ou parlent à peine et attendent le parrain ou les parents adoptifs qui leurs feront entrevoir un coin d’horizon.

Insatiables rizières

Le delta du Mékong a un charme trompeur car la lascivité qu’il suggère est cassée par le quotidien. Par des journées immuables passées les pieds dans l’eau à engendrer les rizières, ces insatiables femelles aux cheveux verts qui n’ont de cesse que l’on s’occupe d’elles avec une constance infinie qui s’apparente à l’amour. Le delta est un lieu de joies saines comme faire des bébés, rentrer les récoltes, enterrer les morts. Il n’incite pas à écrire des livres ni à méditer sur le destin ultime de l’homme. Pas de palais ni de sanctuaires. Rien ici n’est construit pour durer. Tout est eau, feuilles, lianes, bambous étroitement intriqués en paillotes, ponts de singe, radeaux, passerelles. Tout est fluctuant, fluide, mouvant, sans fin et sans avenir sinon à répéter le même geste à n’en plus finir. A chaque coup d’aviron, le buste mince se plie en avant puis se rejette en arrière, les reins cambrés comme dans l’amour. Il y a des mouvements évoquant l’éternité du monde. Le geste de la sampanière est de ceux-là. Un balancement croisé, à la fois gracile et puissant, que de frêles silhouettes féminines déclinent sur les méandres du delta de l’aube au crépuscule. Et l’ao-daï de soie acidulée collée au corps comme une deuxième peau nacrée donne une grâce infinie au moindre de leurs gestes.

Ces terres maudites et indomptables,
grouillantes d’animaux redoutables
et de maladies fatales ne furent conquises
et imparfaitement colonisées par les
Vietnamiens qu’au début du XVIIIe siècle.


Une ambiance à la duras

Le restaurant domine l’arroyo sur le paquebot blanc qui ne voyage plus, enchaîné au-dessus des flots chocolat qui prennent au crépuscule un éclat orangé. Au-dessus de la mangrove une buée fine se met à flotter que le soleil teinte d’or, la faisant ressembler à une poussière de jade rose. La chaleur décroît. Les sampans passent et repassent en un mouvement incessant et je les suis des yeux. L’instant est magique. Jamais une ambiance à la Duras ne m’a été aussi puissamment évoquée, avec aussi quelque chose du Marchand d’opium, la BD de Régis Franc. De fait la petite Marguerite est née à côté, à Sadec, où elle vivait avec sa mère Madame Donnadieu qui y était professeur de français et directrice de l’Ecole des Filles. L’Amant, c’était là aussi.



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