"Les bordels sont plus propres que les hotels,
la marijuana moins chère que le tabac à pipe et l’opium plus facile
à obtenir qu’un verre de bière fraîche ». Ne rêvons pas. Vientiane
n’est plus ce haut lieu des plaisirs illicites des années soixante-dix.
Sa sulfureuse haleine s’est laissée éteindre par la torpeur exotique.
Aujourd’hui c’est une capitale lascive, endormie dans une boucle
du Mékong, aux allures de préfecture d’Indochine,
avec un charme profond.".
Sans doute dû aussi à la curieuse impression de remonter le temps en suivant les effluves de cet entêtant petit parfum français d’antan. Celui de la France des années trente, qui flotte çà et là. Sur les enseignes vieillottes AGL clones des AGF, sur les billets de la loterie nationale (même si on consulte les bonzes pour savoir les bons numéros), dans le verre de vin posé sur la table en formica à côté de la baguette de pain au pâté, ou dans les croissants café-crème du petit-déjeuner. Et aussi au fil des belles demeures coloniales aux fards ravalés où « boîte aux lettres », « Bibliothèque Nationale » et nombre de menus de restaurants sont écrits en français. Mélangé aux senteurs de l’Asie, le cocktail est redoutable, enivrant comme le charme d’une belle eurasienne.
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En glissant sur le fleuve de mercure, le bateau
trace des plissures nacrées que le soleil du soir
détrempe de lavis roses et mauves. Le grand
Mékong s’auréole de brumes effilochées transpercées
çà et là par les derniers reflets d’or qui s’accrochent
sur les cimes des palmiers. Au-dessus du fleuve,
des éclats de voix, venus du nulle part de ces rives
noires, résonnent dans la moiteur de la nuit. Puis
comme une chape, retombe le silence. Intense,
comme le bonheur d’être là, sur le pont du Vat Phou,
à regarder monter l’étoile du soir. |
nvoûtant de volupté immobile et simple. À en répéter à n’en plus finir comme une litanie Bo pen nhang la phrase clé des Laotiens : « Tout va bien », « la vie suit son cours », « rien n’est grave ». À en faire une ligne de vie, une philosophie. Comme eux, ces Laotiens dont la tranquille apathie faisait enrager les Français des colonies. Qui avaient d’ailleurs trouvé une jolie formule pour « leurs » administrés d’Indochine : « les Vietnamiens plantent le riz, les Cambodgiens le regardent pousser et les Laotiens l’écoutent ». « Trop travailler, c’est mauvais pour la tête » : manifestement, ils plaignent la barang que je suis car je « pense trop » et que le stress honni me guette. Éviter le stress inutile est pour eux plus qu’une règle de vie, c’est un sacerdoce, auquel est étroitement lié la raison de vivre du Laotien : le plaisir ou mùan. D’un point de vue typiquement lao, si une activité, travail, jeu de loisir, ne contient pas la moindre trace de mùan, c’est que de toute logique, elle doit conduire au stress. Et donc être évitée à tout prix.
Pour l’occidentale que je suis, cela ressemble furieusement à un habile camouflage à l’orientale de la loi du moindre effort. Qui est l’alliée royale de la corruption. Où le serpent se mord la queue. Car au Laos, comparativement à celle de ses voisins, la corruption reste modeste, à la façon laotienne, sans surtout « penser trop ». Et puis, elle est vécue avec humour, autre source indiscutable de mùan. Le Patuxai, érigé en l’honneur des victimes pré-révolutionnaires est un grand monument calqué sur l’Arc de Triomphe parisien. Les Laotiens l’appellent la « piste verticale ». Commencé au début des années soixante, il n’a été terminé qu’en 1969 avec du ciment américain censé avoir servi pour la construction d’un nouvel aéroport.
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