CAMBODGE
UNE ATLANTIDE DE MYSTÈRES
Images et texte
CHRISTINE NILSSON
 
CATALOGUES
TERRE BIRMANE
TERRE INDOCHINE

L’étoile du soir se lève sur les grandes
tours d’Angkor Vat.
C’est l’heure enchantée
en ces contrées, quand le brasier du soleil s’est éteint
et que la rosée malsaine de la nuit couve encore. La forêt
se fige en une inquiétante chape immobile. L’ombre envahit
les hauts linceuls de verdure alentour, où bientôt, telles
des lucioles, vont s’ouvrir les yeux des bêtes de la nuit.
Seules les tours brillent encore, incandescentes comme
des braises vives, frappées par les éclairs de feu du couchant
en une ultime étreinte.



Le plus étrange c’est ce bruit strident, lancinant, qui s’amplifie jusqu’à l’inaudible, pour s’arrêter brusquement, puis reprendre sans raison. Exactement semblable au crissement aigu d’une pierre sous la morsure de la scie circulaire. Moderne et iconoclaste. Inquiétant dans la grande forêt d’Angkor même si aujourd’hui les profanateurs de sanctuaire n’ont plus la vie facile. Quand j’ai réalisé que le raffut de mes pilleurs n’était autre que des délires de cigales, j’ai trouvé cela exotique. Même pour les plus blasés, Angkor est une Atlantide de mystères où l’on perd ses repères. Cherchant à comprendre, chacun s’y révèle. Vertige des sens, émotion interne des premiers amours. Je voudrais me noyer dans sa bouche sensuelle, me perdre dans la sérénité de son regard. De ses mille regards, qui de partout m’observent, avec une douceur insistante, une sensualité qui m’anéantit. Je me love contre la pierre chaude, espérant que tout ceci ne reste pas un rêve.

De ses monstrueux tentacules livides,
la forêt étreint les ruines avec un amour
furieux. Ici l’écorce se fait pierre, la bouche
du dieu s’ouvre sur une fleur, la mousse
verdâtre fourmillante d’insectes anime
le galbe d’un ventre ou rehausse la saillie
tremblante d’un téton. Des fougères échevelées
naissent de ces pierres où une musique sculptée
rythme, depuis des siècles, la danse lente
et ondoyante des apsâras.


Sur les tours du temple du Bayon, les sculptures de proportions surhumaines du visage de bodhisattva du roi Jay Arman VII, fondateur d’Angkor, se répondent à l’infini. « Et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en haut sur moi… Et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,… Et puis trois, et puis dix… ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent leurs paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque… ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n’ont pu enlever l’expression, l’ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine. » Pierre Loti.



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